Les gendarmes et l’enfant

Kepis_gendarmes_enfants

J’avais à peine seize ans, et je venais de terminer le premier mois de travail de ma vie. Lors de mon premier jour, je n’avais pas du tout été sûre d’être capable d’aller au bout de ce contrat saisonnier. J’avais été embauchée comme aide-cuistot dans une colonie de vacances pour enfants handicapés. Tous ces enfants étaient mal-voyants ou aveugles, mais beaucoup avaient en plus d’autres pathologies très lourdes et très visibles. Certaines difformités n’étaient pas sans rappeler le film Freaks – que je n’avais alors jamais vu. Mais finalement, je me suis habituée, attachée aux enfants ; je suis allée au bout de ce contrat et comme tout le monde, au soir du dernier jour, j’étais triste de rentrer chez moi.

J’étais la seule à remonter vers mon Nord natal, aussi on me demanda de m’occuper du convoi, c’est à dire à surveiller les sept ou huit gamins de six à dix ans qui retournaient également à Lille, où leurs parents viendraient les chercher le lendemain matin. On roulerait toute la nuit, il s’agissait de veiller à ce que personne ne fasse trop l’andouille dans le car et éventuellement de changer quelques couches sur la route. En fait, il n’y eu qu’un pantalon à changer.

Au milieu de la nuit, le petit M. me signifia qu’il avait le pantalon mouillé. J’en informai le chauffeur qui s’arrêta à la première aire d’autoroute. A cette heure tardive, l’aire était quasiment déserte. Le chauffeur resta dans le bus avec les enfants qui dormaient tous, sauf M. et K.
K. avait huit ans. Il était mal-voyant, mais n’avait aucune pathologie associée. Il ne voyait juste pas plus loin qu’à un mètre devant lui. K. voulait d’abord profiter des toilettes et me demanda ensuite s’il pouvait rester dans la petite boutique déserte de la station service. Je demandai à la dame de la caisse de jeter un œil sur lui, ce qu’elle accepta avec le sourire. Je retournai dans les sanitaires avec le petit M. où je lui changeai son pantalon.

Quand nous sortîmes, K. avait trouvé dans les rayons un jouet qui l’intéressait beaucoup : une étoile de shérif, un pistolet et une paire de menottes en plastique. Il me demanda s’il pouvait se l’offrir avec ce qu’il lui restait d’argent de poche, et je n’avais aucune raison de le lui refuser. Entre temps, deux gendarmes en uniforme étaient arrivés à la caisse. K. paya son achat et l’un des gendarmes lui demanda s’il voulait lui-même devenir gendarme, ou peut-être policier. K. acquiesça mais en précisant que ça ne serait malheureusement pas possible. J’étais derrière l’enfant, et je fis signe aux gendarmes que K. n’y voyait rien en agitant la main devant mes yeux. Les deux gendarmes se regardèrent, acquiescèrent d’un signe de tête et proposèrent à K. de faire un petit tour dans leur voiture, précisant qu’il pourrait mettre les gyrophares et passer un message radio. K. trépignait. L’un des gendarmes me demanda si je n’y voyais pas d’inconvénient, sachant qu’ils ne quitteraient pas l’aire d’autoroute. Comment refuser ?

J’emmenais M. jusqu’au car, expliquait l’affaire au chauffeur et les gendarmes m’invitèrent à me joindre à eux. Le chauffeur dit qu’il surveillerait les enfants et j’accompagnai donc K.
Le premier gendarme se mit au volant, le second pris K. sur ses genoux côté passager et je montai derrière, pas forcément très à l’aise d’ailleurs. On fit plusieurs fois le tour du parking, ils firent actionner le gyrophare par l’enfant, lui montrèrent l’ordinateur de bord – c’était il y a longtemps, et l’ordinateur en question avait un écran monochrome vert et tenait plus du minitel que de l’ordinateur à proprement parler -. Ils lui firent enfin passer un appel radio, l’enfant entendit la réponse et on nous déposa devant le bus. Les gendarmes accrochèrent l’étoile de shérif sur le pull de K. et serrèrent la main de l’enfant . Ils me firent un signe de tête et repartirent sans plus de discours. Nous montâmes dans le car, et le petit K. s’endormit la main sur son étoile.

Quand ses parents arrivèrent à la gare, ils lui demandèrent comment s’étaient passées les vacances.
« C’était génial, dit-il, je suis monté dans une voiture de gendarmes ! »

Les années ont passé. J’ignore ce qu’est devenu K. Pour ma part, je n’ai jamais réussi à haïr les forces de police et de gendarmerie comme il est de coutume en France.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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