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Overdose de clitoris

Pas un jour ne passe sans qu’en lisant les journaux ou les réseaux sociaux je ne remercie la génétique de ne pas avoir fait de moi un homme. En d’autres temps et/ou d’autres lieux, il est évident que je verrais les choses sous un autre angle, mais en France, en ce début de XXIe siècle, je suis profondément soulagée d’être une femme.

Certes, si j’étais cadre supérieur, je râlerais sans doute des écarts de salaires d’avec mes mâles collègues, mais je suis ouvrière agricole, et chez nous autres les bouseux archaïques, tout le monde se salit pareillement la cotte de travail pour un salaire égal sans regarder qui a quoi entre les jambes. Et puis par ici, quand on parle de sexe, ça concerne essentiellement la reproduction des bovins. Ou alors, c’est qu’on fait des blagues. Passez deux heures avec des mamies Bretonnes loin des oreilles masculines, vous serez surpris de la teneur de leur humour. On m’a dit que les hommes font la même chose loin des oreilles féminines, mais forcément, je n’ai aucun moyen de le vérifier. En tout cas, il ne viendrait à l’idée de personne, au village, de poser son clitoris sur la table. On peut nommer l’organe, mais de là à le brandir en public, il y a des limites.

Ces temps-ci, la presse passe son temps à poser des clitoris partout. « Connaissez-vous vraiment le clitoris ? » nous demandait le Parisien le 4 octobre. « Une sculpture géante de clitoris exposée sur un rond-point suisse », nous disait Madame Figaro la veille. Et ça n’est pas le seul clitoris géant, car d’après le Huffington Post du 24 septembre, « « Clitoriz soufflé », le clitoris géant est exposé au cœur de Bruxelles. » Voilà pour la sculpture, mais les modes d’emploi ne manquent pas non plus. Ainsi, La Dépêche du 21 septembre titrait «  Le clitoris, précieux sésame pour atteindre l’orgasme pour 75% des Américaines » en écho à l’article de RFI du 14 septembre « A quoi sert le clitoris ? ». Le 3 septembre, Le Monde s’approchait du prix Albert Londres avec son article « Le clitoris, clé du plaisir féminin » alors que le 3 septembre, France Info écrivait « Le clitoris, histoire d’une omerta. » Pour dire à quel point c’est l’omerta, surtout ces temps-ci, le 3 juillet, le Figaro y allait déjà d’une vidéo « Le clitoris expliqué en trois minutes » (et chacun sait comme le Figaro est un journal révolutionnaire), le 1er septembre, France Info, encore, titrait « Clitoris, on commence à peine à en parler », et je vous passe les dizaines d’articles sur la présence du clitoris dans les manuels scolaires. Et grâce à l’imprimante 3D, on en fabrique maintenant des reproduction à la chaîne pour les poser sur la table.

Bizarrement, quand j’effectue la même recherche d’actualité non avec un clitoris mais avec un pénis, je ne trouve qu’un marathonien avec le pénis qui se balade hors short sur la ligne d’arrivée et des canards qui doublent la taille de leur pénis en fonction de leur environnement. Pas de vidéo pédagogique, aucun article didactique, seulement une bistouquette en vadrouille et des canards.

Vous noterez que l’argument selon lequel « on commence juste à en parler » a tendance à beaucoup m’amuser. Dans ma collection de livres, j’ai plusieurs ouvrages datant du début du XXe siècle qui mentionnent tant l’existence que la fonction de l’organe féminin. Ainsi, « La Femme Médecin du Foyer », édité en 1923, était un livre à gros tirage destiné à vulgariser l’anatomie. Comme son titre l’indique, il était publié à l’usage des femmes. Il s’agit d’un ouvrage extrêmement réactionnaire qui conclut son chapitre sur la vie sexuelle par cette phrase fabuleuse : « Il est de notre devoir de ne pas éviter les naissances. » La page 260 n’en est pas moins consacrée au clitoris. On y précise que « la nature n’a créé aucun organe sans but », qu’« en excitant le clitoris par des pressions ou des attouchements on peut provoquer des contractions utérines » et qu’il est « destiné à procurer des sensations voluptueuses. » La page suivante étant consacrée au pénis et à la façon dont il est innervé donc excitable. Mes arrières grands-mères pouvaient donc apprendre le fonctionnement du clitoris autant que celui du pénis dans un bête bouquin réactionnaire d’anatomie vulgarisée. Sans avoir pour autant besoin de mettre des clitoris partout.

N’allez pas croire que cela me choque. J’en ai un comme la moitié de l’humanité, ça ne me choque pas plus qu’un rein, qu’un foie ou qu’un poumon. Seulement, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’entendrait un homme qui poserait son pénis sur la table alors qu’il est de nos jours « tendance » de faire la même chose avec un clitoris. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Qu’on enseigne l’anatomie aux enfants, c’est une nécessité de base, et il n’y a aucune raison de faire disparaître des organes des planches anatomiques. Mais pourquoi diantre coller ainsi des clitoris partout ? Et surtout, s’il s’agit d’améliorer la vie sexuelle du peuple, pourquoi alors le même travail n’est-il pas fait concernant le pénis ? Si on peut parler sérieusement du clitoris, pourquoi le pénis est-il un objet d’étude chez les canards et de raillerie chez les marathoniens à la bistouquette indisciplinée ? Si l’on explique à longueur de page l’utilité et le fonctionnement du clitoris, pourquoi ne prend-on pas le même soin d’expliquer que le pénis n’est pas uniformément innervé, que les sensations procurées par le contact de sa base ne sont pas les mêmes que celles procurées par des pressions et attouchements de son gland ? Le clitoris, c’est génial, et le pénis, c’est sale ? Tout cela me donne surtout l’impression que nombre de femmes brandissent leur clitoris exactement de la façon dont les hommes jadis – et parfois encore de nos jours – brandissaient leur pénis comme sceptre de leur puissance.

La sexualité féminine reste un champ de bataille : ces articles ne me semblent pas avoir comme autre but que de la convertir à la très sainte performance de l’époque. L’homme a le devoir de faire jouir, la femme a le devoir de jouir. Quant à la sexualité masculine, elle n’est plus traitée que sur le terrain de la déviance : l’homme n’est plus seulement l’ignorant du clitoris (j’aimerais quand même que les journalistes qui écrivent sur le sujet m’expliquent quel genre d’hommes elles ont bien pu rencontrer), mais l’homme n’est surtout plus qu’un harceleur, un violeur, un bourreau d’épouse. Si le clitoris est omniprésent, la sexualité masculine n’existe plus dans l’espace public que sur ce terrain des maltraitances faites aux femmes. A croire que personne n’a plus rien à apprendre du fonctionnement du pénis et que la sexualité masculine n’est qu’une affaire de violence.

Alors oui, en ce lieu et à cette époque, quoi que cette nouvelle sorte de féminisme maltraitante des hommes me fasse honte en tant que femme, je suis heureuse d’être une femme. Au moins n’ai-je pas à me justifier de ne pas être maltraitante par nature.

Ah oui, tant que j’y suis : les vaches aussi ont un clitoris, mais elles n’en font pas toute une histoire.

Et pour conclure : comment auriez-vous réagi si j’avais illustré l’article par une photo de pénis ?

 

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