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Chroniques du Bois sans Sous – Pendant ce temps, chez les Humains.

Suite de https://tagrawlaineqqiqi.wordpress.com/2011/05/21/chroniques-du-bois-sans-sou-la-reunion/

Ils étaient une dizaine d’humains à vivre là, tantôt plus, tantôt moins, selon les aléas, les voyageurs de passage et les saisons. Moitié moins de chiens gardaient les lieux. Tous avaient fuit les villes pour des raisons différentes, et de ces raisons on ne parlait que rarement. Chacun c’était construit une habitation plus ou moins confortable – ou en avait récupéré une abandonnée – avec ce qu’il avait pu trouver: vieilles tôles, bois de palettes, bâches… La matinée était déjà bien avancée avant que tout le monde ne se lève. Quelqu’un cria: « Réunion de subsistance! » Et le message fut relayé par plusieurs voix. Une heure plus tard, tout le monde était réuni sous la grande bâche tendue par un filin qui servait de chapiteau collectif. Il y a avait là un mobilier hétéroclite: de vieux canapés, quelques chaises, des tables basses, le tout posé sur les vieux tapis surélevés par de solides palettes afin de se tenir à l’abri des écoulements d’eau quand il pleuvait. Chacun avait amené du café, du pain, des confitures ou des fruits: ce qu’il avait sous la main pour le petit déjeuner collectif du jour. Une bouteille de tord-boyaux venait agrémenter le café qui au demeurant manquait de sucre. Tout le monde semblait mal réveillé: la plupart des activités du lieu se déroulait la nuit. Le plus réveillé prit la parole, puis chacun enchaina. Il n’y avait visiblement aucune règle particulière pour gérer ces réunions.

« Il va falloir vite faire une tournée. Y a presque plus d’eau, presque plus de bois, et je ne sais pas chez vous, mais chez moi y a plus grand chose à manger non plus. On a eu un message hier, et on devrait avoir deux nouveaux arrivants dans les jours qui viennent, ça serait bien qu’ils aient de quoi béqueter et boire en arrivant.

– Z’ont des chiens, les nouveaux? 

– J’sais pas.

– Bah j’espère pas, parce que là, un mâle de plus et c’est la baston permanente.

– Ouais, ben on verra bien. 

– On a fait une tournée à la décharge hier. Et d’vinez c’qu’on a trouvé? 

– Un lot de cravates, comme la dernière fois? Note, c’est pratique pour faire des attaches !

– Nan. Un uniforme d’la milice. Un peu usé aux coudes et dans l’entrejambe, mais dans l’noir, ça l’fera bien. Ça sera moins la galère pour retourner à la décharge. Y’d’viennent tendus les Corbeaux, autour d’la décharge…

– Ouais, c’est tendu ton affaire. Si on s’fait chopper en uniforme, j’te dis pas la sentence. 

– Bah, j’m’en fous, moi y’m’cherche déjà, alors un peu plus un peu d’moins… 

– Bon et qui va à l’eau c’coup-ci? 

– La brouette est réparée? 

– Non, mais j’ai trouvé un nouveau pneu, y’en a pas pour longtemps. J’m’en charge après l’café. 

– Bah moi j’veux bien aller chez les morts, mais à deux c’est plus commode quand même. 

– Ok, j’viens avec. 

– Bon bah vla. L’eau c’est réglé. J’veux bien aller à la boustifaille, mais c’coup ci on y va au moins à quatre, comme ça on ramène plus pi y’en a un qui peut faire le guet. C’est comme à la décharge, les Corbeaux y sont tendus sur les zones de stockage, en ce moment. »

 Un concert de « ouais, j’viens aussi » vint compléter l’équipe chargée de la nourriture.

« Et côté nippes, rien d’nouveau? J’aurais bien besoin d’une paire de groles! 

– Quelle taille? 

– 39 

– Ouais, passe d’t’à l’heure, j’dois avoir ça. ‘faut rien d’autre à personne? 

– Ben j’ai une fuite au toit, une nouvelle tôle ça serait pas mal.

– Un bout d’bâche en attendant, ça t’va? Toutes façons, devrait pas trop pleuvoir ces prochains jours. 

– Ouais, j’f’rais avec. 

– Bon, et les nouveaux, on les met dans la carlo en attendant? 

– Elle fuit de partout c’te caravane… 

– On s’en fout y pleut pas. Ils s’organiseront après, de toutes façons on sait même pas s’ils restent. 

– Ouais, ok. Et le bois? On se fait ça tous ensemble après le kawa? 

– Fais chier, faut aller loin, maintenant! 

– Ouais, ben si t’as une meilleure idée.

-Non, mais va falloir y réfléchir. »

Ce qu’il restait de matinée empiéta sur le début d’après-midi en échange divers, en plaisanteries et en organisation. Puis la journée pris son rythme. Pendant que le plus gros de l’équipe parti ramasser du bois, et les ordures qui trainaient de ci de là, quelques uns restèrent pour bricoler et garder les lieux qu’on évitait toujours de laisser vide. Les chiens suivirent leur maitre plus ou moins attribué. Quand la nuit tomba, les équipes se répartirent comme convenu le matin: deux allèrent remplir autant de bidons que possible- environ deux cents litres au total – au robinet du cimetière, seul point d’eau accessible à plusieurs kilomètres à la ronde, et quatre firent une razzia dans les stocks et les poubelles d’un supermarché plus éloigné encore: ils prirent donc l’unique véhicule motorisé du campement dont ils remplirent le réservoir d’un mélange d’huile de friture nauséabond et de fuel siphonné à un tracteur quelques jours plus tôt. Ce n’est que tard dans la nuit que tout le monde fut rentré à bon port. On réparti équitablement les vivres, l’eau et le bois; les chiens eurent leur part de viande pas encore tout à fait verte. On fêta le ravitaillement sans anicroche en ouvrant deux nouvelles bouteilles d’un tord boyaux ramené ce soir là avant de se coucher. Une journée ordinaire venait de se terminer.

(à suivre)

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Chroniques du Bois sans Sou – La Réunion

(suite de Chroniques du Bois sans Sou – La Génèse)

Quelques murailles étaient restées de l’ancienne place forte, au centre du Bois sans Sou. La nature y avait bon gré mal gré repris ses droits, des mares s’étaient formées et des figuiers inaccessibles aux humains avaient poussés. Les bipèdes géants n’avaient jamais eu connaissance de la partie souterraine de la place forte, et de nombreuses salles subsistaient, quoique envahies par les racines de figuiers. C’est là que se tint la grande réunion du petit peuple. On avait convié l’ensemble des lucioles et vers luisants du bois afin d’éclairer les lieux, et on avait du agrandir l’un des accès à la vieille citadelle afin que les représentants des sangliers et des chevreuils puissent y entrer. Il n’y avait guère de distinction, en ces lieux, entre les différents habitants de la nature, et une trêve avait été décrétée, pour l’occasion, entre lièvres et renards. Une fois tout le monde à l’intérieur, on avait rebouché le trou avec de la terre meuble et des fougères afin d’en dissimuler l’entrée aux yeux d’éventuels humains qui passeraient par là.

Une immense table ovale était installée au centre de la plus vaste salle, afin d’accueillir un représentant de chaque espèce de créature et de chaque pays. Lutins, fées, ondins, lepprechauns, pixies, gnomes, trolls, djinns… Il en venait du monde entier et tous devaient pouvoir s’exprimer. Le petit peuple ne connaît pas le système de vote. Le ou la chef d’une tribu est simplement celui ou celle qui est le plus à même de l’être de par ses dispositions naturelles à prendre des décisions adéquates et de part son charisme, et il en va de même pour chaque fonction. S’il arrivait que deux individus montrent des capacités égales à régir la tribu, le plus jeune, suivi de celles et ceux qui le souhaitaient, allaient en fonder une un peu plus loin sans qu’il soit besoin de batailler. Peu de nouvelles colonies avaient été fondées, ces derniers siècles car les territoires vivables s’étaient restreints. Quoique les créatures vivent normalement plusieurs siècles – et se reproduisent peu, en conséquence -, la destruction par le feu de beaucoup de leurs habitats avaient considérablement restreint la population, et les peuples des champs avaient vu radicalement baisser leur espérance de vie du fait de l’épandage de chimies humaines.

Autour de la table, des créatures du monde entier, dont certains avaient du se résoudre à vivre dans les caves, les greniers et les égouts des villes, discutaient fermement des mesures à prendre. Les ondins de la Méditerranée voulaient couler tous les tankers, mais les sirènes de l’Atlantique objectèrent depuis les baignoire dans lesquelles on les avait transportées que cela rendraient les mers et océans plus invivables encore. Les lutins de la Ruhr suggérèrent de pousser à l’effondrement des anciennes mines afin de détruire les habitats humains comme ils avaient détruits ceux du petit peuple, mais ceux de Glasgow firent remarquer que les anciennes mines étaient précisément leurs habitats actuels. Les lepprechauns souhaitaient détruire le matériel agricole mondial, mais les nains des mines de fer objectèrent que les humains ne feraient qu’en fabriquer plus encore avec tout l’impact que cela aurait sur leur activité. Le lutin du Bois sans Sou souleva l’idée de s’allier avec les humains qui étaient fâchés avec leurs pairs, et un incommensurable brouhaha suivi les quelques secondes de silence qui avaient suivi sa proposition. Le plus âgé des représentants s’acharna quelques minutes à cogner son maillet sur la table pour obtenir le silence, ce qui prit de longues minutes. Quand ce fut fait, le Teju Jagua d’Amazonie prit la parole. Il expliqua que chez lui, il existait des humains qui n’avaient jamais cessé de vivre en harmonie avec leur habitat et les différents peuples qui l’occupaient, et ceux-là commençaient à s’organiser pour défendre la forêt dans son ensemble. Un lutin kanak appuya en signalant qu’il en allait de même chez lui, et le lutin du Bois sans Sou signala qu’il vivait en lisière du dit bois une tribu d’humains qui semblait fâchée avec ses semblables, et qu’il pourrait être intéressant de convier leur représentant à la réunion. Après tout, qui connaissait mieux les humains qu’un humain? Ceux-là saurait peut-être comment procéder pour rendre la raison à ce peuple destructeur.

Il y eut de nouveau un brouhaha qui dura près d’une heure, et l’animateur du débat fini par avoir des crampes à force de donner des coups de marteau sur la table. Quand le silence se fit, un vieil elfe fit remarquer qu’il serait difficile de convier quelqu’un qui ne pouvait ni les voir, ni les entendre. En effet, on ne peut pas voir ce en quoi on ne croit pas. Les humains de ce siècle avaient systématiquement mis sur le compte d’hallucination chacune des apparitions du petit peuple et croyaient plus volontiers à des créatures venues de l’espace qu’à ceux qui vivaient dans les mêmes murs qu’eux. Il ajouta qu’il soupçonnait le lutin du Bois sans Sou, comme tous les lutins d’ailleurs, de garder une tendresse déraisonnable pour ces maudites créatures géantes.

Le lutin acquiesça, puis expliqua calmement qu’il s’était lié d’amitié avec l’un des chiens du campement auquel il faisait référence et avait ainsi pu approcher les humains sans que le canidé se lance à ses trousses. Il avait ainsi découvert que l’un de ces individus, une femelle, disposait derrière sa cabane des pommes, des coupelles de lait et de la bière à destination du petit peuple, comme cela se faisait jadis, et que celle-là au moins serait apte à les voir, donc à assister à leur réunion.

Le silence se fit.

C’était une lourde décision à prendre. Dans cette partie du monde, petit peuple et humains n’avaient pas collaborés depuis plusieurs siècles. Révéler la présence de la plus ancienne forteresse encore existante, c’était prendre le risque de voir les humains la détruire. On ajourna donc la réunion jusqu’au lendemain afin que chacun puisse consulter sa tribu. Une nouvelle cession commencerait à l’aube.

(à suivre)


Chroniques du Bois sans Sou – Génèse

Un mythe raconte que chaque fois que quelqu’un dit qu’il ne croit pas aux fées, l’une d’elles meurent. Ca n’est pas un mythe mais une parabole.

Jadis, humains et créatures vivaient en bons voisins. Fées, lutins, elfes, ondins et autres peuples n’étaient pas une croyance. Les humains savaient qu’ils existaient dans les bois, champs, forêts et mers, on respectait leurs territoires, parfois on le partageait et on ne se mélangeait pas au même titre que les éléphants et les rhinocéros se partagent la savane sans danser ensemble au clair de Lune.

La Forêt sans Souci avait été l’une des places les plus importantes du petit peuple. C’est là qu’était la forteresse où se tenait le marché permanent, où l’on troquait des troupeaux de souris contre des coléoptères messagers, des fourrures de belettes contre des graines de céréales ou de fleurs, où l’on échangeait des nouvelles qui parvenaient de la mer ou de la montagne. Le premier village humain était à quelques kilomètres, et, comme partout, en échange des menus services rendus par le petit peuple, les humains se rendaient en procession deux fois l’an, aux solstices, déposer des cadeaux: caisses de pommes, vieilles chaussettes ou bouteilles d’hydromel. Cela durait depuis des siècles, et personne n’avait envisagé que les choses pourraient être autrement car chacun y trouvait son compte. Les humains étaient ravis d’avoir une aide pour chasser les rongeurs des champs, soigner les bêtes ou semer les fleurs qu’affectionnent les abeilles. Il n’apercevait que rarement les membres du petit peuple, mais, après tout, chacun avait droit à son intimité.

Et puis, l’Eglise était arrivée, avec sa haine du petit peuple. Elle avait décrétée qu’il s’agissait d’un mythe qu’elle s’empressa de remplacer par un autre mythe basée sur la vie mythique d’un humain né loin de là longtemps auparavant. Les femmes, premières concernées tentèrent de protester car le petit peuple était une assistance indispensable lors des accouchements. L’Eglise les brûla. Elle avait démonté pierre par pierre la forteresse du marché permanent pour construire un temple dédié à son propre mythe au centre du village, rasé les tumulus d’habitation, attribué les bienfaits des fées des sources à une Sainte Machine que personne ne connaissait. Quelques famines et quelques pestes étaient passées par là, les vieux humains étaient morts, et la mémoire s’était perdue, ou n’avait subsistée que sous forme d’histoires que l’on raconte le soir aux enfants.

Le petit peuple de la Forêt sans Souci avait d’abord cru s’en sortir sans mal en migrant vers une autre région, mais les coléoptères amenaient de partout de sombres nouvelles. Partout, c’était un massacre.

Les siècles passant n’arrangèrent rien et quand vint le vingtième du calendrier religieux humain, la Forêt sans Souci n’était plus qu’un confetti de verdure au milieu de champs gigantesques et de villes tentaculaires. On l’appelait désormais le Bois sans Sou.

Pourtant le petit peuple n’avait pas disparu. Il subsistait sur les ruines de son ancienne puissance et du contenu des poubelles des humains. Ils n’étaient plus que quelques individus. Fées décharnées dont l’hystérie légendaire avait virée au sarcasme mauvais; elfes désabusés dont l’oeuvre d’harmonie consistait désormais à aller instiller le chaos nocturne dans les villes humaines; farfadets dont les facéties légendaires avaient virées au sabotage de matériel agricole; ondins qui avaient du fuir la mer devenue inhabitable et qui se nourrissaient des enfants humains qui se baignaient dans les mares boueuses du bois.

Les humains avaient peu à peu mené le monde à la ruine, celui du petit peuple autant que le leur, mais sous les frondaisons du Bois sans Sou, depuis quelques temps accourraient de toutes parts les survivants du monde ancien. Les arbres murmuraient que le changement était proche: le petit peuple allait se lever.