Faut-il conserver tout le patrimoine architectural ?

Les arènes de Nîmes ont deux mille ans, et le temps a fait son œuvre sur le monument. Pour éviter l’effondrement, un immense chantier a été lancé. Sa durée et son coût prévu sont respectivement de 15 ans et 40 millions d’euros.

Dans mon village de quatre cents âmes, une chapelle, à l’écart du bourg, après trois ou quatre cents ans d’existence et alors qu’elle n’est désormais plus utilisée que deux fois par an, présente des problèmes de toiture et s’effondrera si elle n’est pas restaurée. Montant prévu de l’opération : environ 150 000 euros, soit 375 € par habitant, catholique ou non. Elle est toujours consacrée mais appartient à la collectivité publique.

Récemment, à Marseille, les ruines d’une carrière de calcaire datant du Ve siècle av. J.-C. ont été mises au jour à l’occasion de travaux. Nombreux sont ceux qui se sont émus de leur disparition programmée, après les fouilles réglementaires, sous de nouvelles constructions. Seulement voilà : coincée entre la mer et des collines, Marseille est ainsi faite qu’elle ne peut s’agrandir qu’au détriment des espaces naturels ou des ruines de son passé. En 1940, Blaise Cendrars la découvrant écrivait : « Son destin prodigieux ne vous saute pas aux yeux, pas plus que ne vous éblouissent sa fortune et sa richesse ou que ne nous stupéfie par son aspect ultra-ultra (comme tant d’autres ports up to date) le modernisme du premier port de France, le plus spécialisé de la Méditerranée et l’un des plus importants du globe. Ce n’est pas une ville d’architecture, de religion, de belles-lettres, d’académie ou de beaux-arts. » Dans la plus vieille ville de France, le passé est enfoui sous le présent.

Paris, enfin, étouffe. Les boulevards Haussmanniens, qui firent en leur temps table rase du passé, n’ont pas été conçus pour le mode de vie du XXIe siècle, ni pour les actuelles densités de population, ni pour les différents modes de transport de notre époque. Pour autant, personne ne veut remettre en cause l’architecture existante : au nom du patrimoine, on veut tout conserver.

Est-ce raisonnable ? Doit-on ainsi conserver toutes les traces du passé au détriment, parfois, du présent ? Si l’on avait conservé toutes les tombes depuis l’époque des premiers rites funéraires, y aurait-il encore de la place pour les vivants ?

On me réfutera que les constructions anciennes sont un outil indispensable de témoignage du passé, voire qu’ils sont nécessaires à l’identité d’un pays, d’une région ou d’une ville. Le Japon serait-il alors ignorant de son passé et privé d’identité culturelle ? Je doute que quiconque puisse le soutenir sérieusement. Pourtant, au Japon, il n’y a pas grand-chose d’authentique. Prenons le Pavillon d’Or de Kyoto, par exemple : sa première construction date de 1220.

Ce temple existe toujours, mais pas dans sa forme originelle. Il a été incendié plusieurs fois, détruit pour diverses raisons, reconstruit à chaque fois et pas forcément à l’identique, et la construction actuelle, qui date de 1955, n’en figure pas moins au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Et que dire du Sensō-ji de Tokyo ?

 

C’est le plus vieux temple bouddhiste du pays, mais lui aussi a connu plusieurs incendies, tant et si bien qu’au XXe siècle, on a fini par le reconstruire entièrement dans un matériaux plus adapté à l’époque et craignant moins les flammes : le béton. Ça n’empêche nullement deux millions de Japonais de s’y rendre chaque année lors de la fête spécifique à ce temple, ni les touristes de venir le photographier toute l’année.

L’attachement au patrimoine tient à deux réalités. La première, c’est que la France craint de perdre la manne touristique si elle ne conserve pas l’ensemble de ses vieilles pierres, fussent les plus inutiles et coûteuses à entretenir. Pour le plaisir de visiteurs ponctuels, et dans l’espoir qu’ils dépensent leur argent chez nous, nous sommes prêts à oublier les besoins des habitants à l’année des abords de ces sites, par toujours en adéquation avec ce passé parfois encombrant. Et avec le risque de transformer l’ensemble du pays en musée à ciel ouvert, et tant pis s’il n’y a rien de moins vivant qu’un musée. La seconde raison pour laquelle on s’arc-boute ainsi sur de vieux monuments est sans doute qu’ils sont le reflet d’une grandeur passée. A défaut d’une grandeur présente, et encore moins future, d’aucuns se consolent devant ces vestiges de ce que nous fûmes et ne serons plus.

Mon propos n’est certainement pas d’appeler à raser et à bétonner tout notre passé. Mais il me semble qu’il serait salutaire d’au moins se questionner sur le sujet plutôt que de souhaiter, comme nous ne faisons actuellement, tout conserver, parfois jusqu’à l’absurde.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

One response to “Faut-il conserver tout le patrimoine architectural ?

  • fjva

    En l’occurrence, actuellement, l’état n’a plus les moyens d’entretenir, donc en dehors des communes qui décideront de leur propre chef (et sous réserve d’en avoir les moyens) d’entretenir tel ou tel lieu, et des financements participatifs publics (qui ont le mérite d’être sur la base du volontariat), il y a déjà pas mal de sites qui vont disparaître de facto…

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