Chroniques agricoles : y a-t-il du pus dans le lait ?

«  D’abord, dans le lait, il y a plein de pus, parce qu’on trait tellement les vaches qu’à la fin elles ne font plus que du pus. »
Vous avez sans doute déjà lu ou entendu cette assertion émanant des gens qui voudraient nous convaincre que l’élevage, c’est mal et que le lait, c’est dangereux. Alors aujourd’hui, parlons mamelles et pus.

Commençons par le commencement : est-il possible qu’une vache ait du pus dans la mamelle ? La réponse est : oui. C’est rare, quoi que les éleveurs diront sans doute que ça ne l’est pas encore assez, mais ça arrive. C’est dû à une maladie qu’on appelle la mammite chez la vache, la brebis, la chèvre ou la chamelle et la mastite chez la femme. Quoi qu’on emploie des mots différents, les causes et conséquences sont les mêmes chez tous les mammifères, même chez les mammifères à deux pattes : des bactéries pénètrent dans la mamelle par le trayon, créent une infection qui peut aller jusqu’à la production de pus. Certaines mammites restent subcliniques, c’est à dire qu’elles ne se voient pas à l’œil nu et ne seront détectées que lors d’un contrôle par la présence anormale de leucocytes, sans provoquer pour autant d’infection grave. Ce contrôle est réalisé chaque mois dans toutes les fermes laitières. D’autres mammites sont dites cliniques, et celles-là sont visibles à l’œil nu : quand on « tire les premiers jets », c’est à dire quand on vérifie – ce qu’on fait systématiquement – l’état du lait avant de brancher la vache à la trayeuse, on voit tout de suite des espèces de grumeaux, ce que d’aucun appelle du pus – et on sait que la vache a une mammite. En général, d’autres signes peuvent alerter : mamelle gonflée, chaude et rouge, par exemple. Est-ce qu’on laisse les choses dégénérer ? Évidemment que non. C’est la première chose qu’on apprend quand on doit faire la traite : quand une vache a une mammite, on la marque – en général on utilise une craie grasse rouge spéciale pour faire un trait sur le quartier de la mamelle infectée – de façon à pouvoir en écarter le lait, et on la soigne, par injection intra-mammaire d’antibiotiques. Ça a l’air impressionnant, dit comme ça, mais ça n’est en réalité pas grand-chose : on vide le quartier malade de tout son lait, à la main ou à l’aide d’une sonde, on prend une seringue en plastique pré-remplie, on l’injecte dans le quartier malade, et voilà. Est-ce que c’est douloureux pour la vache ? Ma foi, aucune ne m’a jamais mis de coup de patte pour si peu.

Évidemment, le lait des vaches sous antibiotiques est immédiatement écarté : il ne partira jamais dans le circuit de l’alimentation humaine. D’abord parce que personne n’a envie de manger des antibiotiques, ensuite parce qu’il est absolument impossible de transformer du lait en fromage s’il en contient. Notez d’ailleurs qu’il est tout autant impossible de faire du fromage avec un lait qui contiendrait trop de leucocytes, et c’est aussi pour ça que le lait des vaches malades mais pas trop est tout autant écarté.

Est-ce que la traite est directement responsable de l’existence des mammites ? Non. On ne trait pas les femmes, certaines développent quand même des mastites. Les bactéries responsables de cette cochonneries peuvent se trouver sur la mamelle ou dans l’environnement de la vache. C’est pour ça qu’en élevage, on passe un temps fou à nettoyer. Vous n’imaginez pas le temps que prennent toutes les formes de nettoyage pour limiter les propagations bactériennes. On passe presque autant de temps, en salle de traite, à nettoyer à grand renfort de racloir et de jet à haute pression qu’à traire. On nettoie et sèche soigneusement les trayons avant de traire. Certains désinfectent même les « griffes », mot barbare qui désigne l’appareil qu’on branche à la mamelle, entre deux vaches. On racle les étables pour en ôter la bouse tous les jours. On refait quotidiennement le lit des vaches avec de la paille propre. Certains traient systématiquement avec des gants en nitrile sur lesquelles les bactéries n’accrochent pas pour ne pas les propager d’une vache à l’autre.

Pensez-vous vraiment que les éleveurs, qui prennent tant de soin et de temps à faire tout ça, enverraient par ailleurs un lait sale dans les laiteries ? Soyons sérieux ! Le lait est systématiquement contrôlé. S’il contient trop de cellules, c’est à dire de leucocyte, soit il est payé moins cher, soit il finit par ne plus être accepté par la laiterie et l’éleveur est ruiné. Ne serait-ce que pour des raisons économiques, quel éleveur ferait un truc aussi idiot ? En outre, la mammite peut vite devenir douloureuse, et la production laitière d’une vache qui a mal chute immédiatement. Là encore, ne serait-ce que pour des raisons économiques, il serait franchement crétin de ne pas réagir. Or les éleveurs vivent avec leurs animaux, et je n’ai encore rencontré aucun éleveur sadique qui prend plaisir à voir ses bêtes souffrir.

Alors que penser de l’assertion «  dans le lait, il y a plein de pus, parce qu’on trait tellement les vaches qu’à la fin elles ne font plus que du pus » ? Que les gens qui disent des choses pareilles ont dû tomber sur une vidéo où on voit les résultats d’une mammite et en déduire que c’est ainsi tout le temps, pour toutes les vaches. C’est un peu comme si un extra-terrestre voyait une photo d’un humain cancéreux en phase terminale et en déduisait que tous les humains sont des êtres affaiblis au point de ne plus pouvoir se mouvoir.

Notez tout de même que ce que je décris ici vaut pour nos élevages familiaux français. J’ignore comment ça se passe dans les usines à vaches allemandes ou danoises où les traites ne sont pas forcément faites par des humains, où les vaches n’ont pas de nom, où personne ne vit avec elles et j’ignore aussi si les systèmes de contrôle de la qualité du lait sont aussi stricts et performants que chez nous. Je vous laisse donc imaginer ce qui pourrait advenir si nos éleveurs disparaissaient au profit de ces usines.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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