Mettre la bêtise au service de la culture.

Il m’arrive parfois de me laisser aller à zapper sur des chaînes de la TNT pas foncièrement intelligentes. Et il arrive ainsi que je m’arrête sur une émission qui peut s’avérer plus ou moins indirectement fascinante. C’est ainsi que je découvris hier un programme diffusé par RMC, produite à la base par le très américain National Geographic, et qui se nomme « Chasse aux trésors ».

Le principe en est fort simple : deux gaillards rigolards munis de détecteurs de métaux arpentent les sites de l’histoire populaire américaine à la recherche d’indices sur ce qui a pu se dérouler là. Par « trésors », ils n’entendent nullement « objets ayant de la valeur » – même s’ils finissent forcément par en avoir, nous sommes là aux États-Unis où tout a un prix. Alors que les détecteurs de métaux modernes permettent d’exclure la recherche de métaux sans valeur, comme le fer ou l’acier, nos deux chercheurs de trésors n’utilisent pas du tout cette fonction. Ainsi déterrent-ils ici un vieux penny sans valeur marchande, là une vieille balle de fusil ou encore de vieux clous qui ont la particularité de permettre de déterminer, quand ils sont présents en grand nombre – où se situait une maison qui a brûlé il y a plus de cent ans. L’intérêt de cette émission ne réside donc nullement dans la valeur marchande des trésors arrachés à la terre. Il est dans l’histoire qui est racontée, avec légèreté, autour de ces objets. La mise en scène y est on ne peut plus basique, nos présentateurs passent beaucoup de temps à faire l’andouille, et la musique d’illustration a un indéniable pouvoir comique, sans doute involontaire.

J’ai ainsi découvert des pans de l’histoire américaine que je ne connaissais absolument pas. Par exemple, connaissez-vous la Révolte du Whisky ? C’est un moment historique tout à fait fascinant. Fin XVIIIe, la toute jeune nation américaine décide de créer un impôt fédéral sur le whisky afin de renflouer les caisses de l’État, vidées par la guerre d’Indépendance. Les Comtés de l’Ouest ne l’entendait pas de cette oreille. Les collecteurs de taxes furent passés au goudron et aux plumes – ce qui n’a rien d’amusant, la réalité est loin de l’image de Lucky Luke : le goudron était bouillant. Rapidement, les révoltés prirent les armes et George Washington, alors président, fut contraint de décréter la loi martiale, rien de moins.

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Les américains sont aussi visiblement passionnés par un vieux conflit opposant la famille des Mac Coy et celle des Hatfield. Les deux clans ne se détestèrent pas seulement cordialement, ils s’entre-massacrèrent à la fin du XIXe, dans l’Ouest du pays. Il faut dire que tous les éléments qui font les grandes sagas apparaissent dans cette histoire bien réelle : une famille chrétienne contre une famille athée, l’une d’origine écossaise, l’autre d’origine anglaise, des liens politiques, des vues divergentes sur la guerre de Sécession … Ce conflit est une de ces petites histoires inscrites dans la grande Histoire. Une histoire populaire porteuse entre les lignes de l’histoire nationale.

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Enfin, cette émission aux accents potaches m’a fait découvrir la guerre des Mines et le massacres de Ludlow. En 1913, les mineurs de charbon du Colorado se mirent en grève, pour les mêmes raisons que tous les mineurs du monde qui se sont un jour mis en grève : parce que leurs conditions de vie étaient proches de l’esclavage. Ils installèrent un campement avec leurs familles, campement qui fut mitraillé par la Garde Nationale. Les mineurs ripostèrent. Ce fut un massacre et sans doute le conflit social le plus violent et meurtrier de l’histoire des États-Unis.

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J’ai donc regardé tout ça, raconté sur un ton léger à la fois par nos deux gaillards à la gamelle et quelques spécialistes invités. En visionnant cette émission qui n’avait de prime abord pas grand-chose d’intelligent, j’avais appris plein de choses. Sans avoir bâillé. Sans avoir eu l’impression d’être retournée à l’école. Sans emphase ni condescendance de la part des narrateurs. J’ai éteint la télévision et je me suis posée quelques questions.

Tout d’abord, où est notre histoire populaire, à nous autres Français ? Où sont nos Mac Coy et Hatfield ? Où sont nos figures populaires porteuses d’histoires locales à portée nationale ? Pourquoi n’avons-nous que des Hugo et des Jaurès ? Pourquoi le peuple s’intéressait-il à une Histoire qui l’a complètement fait disparaître ? Il ne nous reste qu’un vague Gavroche, et pour tout le reste, on a construit le mythe de la grande nation France. On nous a abreuvé de mythes fondateurs et de grandes figures pas très populaires – entendez par là pas vraiment issues du peuple – de Vercingétorix à Charles de Gaulle en passant par Clovis, Charlemagne et Jeanne d’Arc. La France préfère l’élitisme, quitte à ce qu’au final il produise surtout de l’ignorance.

Ensuite, je me suis demandée : pourquoi nos émissions culturelles nationales sont aussi compassées, en comparaison de cette émission qui ne doit même pas afficher « culturelle » dans sa présentation, et qui pourtant cultive bel et bien ? Quand la télévision française prétend instruire les gens, c’est à grand renfort de causeries sur plateau et de documentaires prétentieux. De tels programmes n’attirent au mieux que ceux qui sont déjà un peu instruits, les élèves modèles qui ne profitaient pas du ronron de la voix du professeur pour sommeiller près du radiateur. La culture à la télévision – et à la radio – empreinte les mêmes chemins que l’Histoire : celui de l’élitisme qui exclut par la forme le peuple que finalement on méprise.

La culture en France s’orne de majuscule et de grandiloquence. Elle ne sait être ni amusante, ni légère, ni populaire. Que Victor Hugo soit inscrit dans l’histoire est indispensable, mais Gavroche n’existe que parce qu’il est fictionnel. Personne ne se souvient du massacre de Fourmies parce qu’on préfère vanter la grandeur de Clémenceau. Il est de bon ton chez nous de moquer la culture populaire américaine, mais au moins les américains ont-ils une culture populaire.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

7 responses to “Mettre la bêtise au service de la culture.

  • Francis Palluau

    Foncièrement d’accord. Il y a toujours et avant tout la notion de ludique, de curiosité et d’audace dans la démarche américaine concernant la pédagogie. J’ai vécu neuf ans aux USA avec des enfants. Et l’école est beaucoup plus amusante pour eux, plus stimulante. On positive tout apprentissage, on apprends à apprendre par soi même. J’ai plein d’anecdotes révélatrices de cet état d’esprit qu’il serait trop long de raconter dans un commentaire…

  • fjva

    En France, c’est le serpent qui se mord la queue : les gens de pouvoir veulent que la culture continue d’être réservée à une élite et incompréhensible au peuple, pour pouvoir se sentir supérieur. Et on est obligés de faire ennuyeux quand on parle de culture, sinon on n’est pas pris au sérieux par les hautes autorités culturelles – et ce sont elles qui donnent les sous et distribuent les canaux d’antenne.
    J’ai lu une BD intéressante sur ce sujet (entre autres), de Marion Montaigne, « Les Riches ». Ca parle notamment de la façon dont cette élite a bien cadenassé son domaine réservé, pour que même les soit-disant passerelles ne permettent par réellement à quelqu’un issu de s’intégrer, faute du bagage justement de cette culture qu’on rend peu attractive.

    Lu aussi ceci récemment :

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