Salò ou les 120 Journées de Sodome

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Évidemment, quand on se lance dans le visionnage d’une adaptation de Sade par Pasolini, on ne s’attend pas exactement à une comédie romantique. On sait que ce film a fait scandale à sa sortie, en 1975, mais on sait aussi que Pasolini était le champion pour aller chatouiller la bien-pensance et la morale établie, alors on ne s’inquiète pas trop.

On a tort.

Pour être tout à fait claire, j’ai une appétence particulière pour les œuvres sombres. Que ce soit pour le cinéma, la littérature, et dans une certaine mesure dans la vraie vie, j’aime le sordide. J’ai encaissé (presque) sans broncher Le Dahlia Noir de Ellroy, Requiem for a Dream m’a semblé tout à fait regardable, Tideland est un de mes films favoris, Eraserhead m’a fascinée et j’ai fait face sans un haut-le-cœur à des abcès purulents et à des pieds pourris.

Eh bien je n’ai pas regretté d’avoir dîné très léger avant de me lancer dans Salò ou les 120 Journées de Sodome. Je n’ai souvenir d’aucune œuvre ou d’aucune situation réelle m’ayant menée à ce point au bord de la nausée. Je n’ai jamais rien vu d’aussi dérangeant. J’ai beau essayer, je n’arrive pas du tout à imaginer comment le cinéma pourrait repousser les limites aussi loin que l’a fait Pasolini pour son dernier film. Ne croyez pas que la pornographie est pire. Il n’y a aucun talent de réalisation dans la pornographie et il n’y a rien de pornographique dans cette œuvre. C’est bien pire : Pasolini reste toujours sur le fil, si bien que notre imagination prend le relais, et c’est bien plus insoutenable. Je ne suis même pas certaine qu’un « snuff movie » me mettrait aussi mal à l’aise. La réalisation est parfaite. La photographie est irréprochable avec Tonino Delli Colli aux commandes, qu’on retrouvera plus tard au même poste dans Il était une fois dans l’Ouest, par exemple.

La musique, quand elle ne fait pas appel à Chopin ou à Carl Orff – je ne suis pas sûre de pouvoir ré-écouter Carmina Burana avant un bon moment – est de l’inégalable Ennio Morricone. Le chef de la décoration n’est rien de moins que Dante Ferreri – je vous laisse le soin de regarder la très longue liste de son fabuleux travail. Pasolini s’est entouré des meilleurs, et ça se voit. Et c’est exactement pour ça que cette œuvre est absolument insupportable : parce qu’elle est parfaite.

Pasolini voulait signifier son dégoût pour une société dans laquelle tout se consomme, même les gens. Il souhaitait dénoncer les désirs insatiables et destructeurs des puissants. Et il l’a fait crûment et avec génie.

Salò ou les 120 Journées de Sodome est un film qu’il faut voir. Vraiment. Toujours interdit de diffusion sur les chaînes publiques en France, il vous faudra faire une démarche volontaire pour le visionner. Il vous faudra aussi, et j’insiste, enfermer les enfants à double tour dans leur chambre et éviter un repas trop riche en amont. Vous n’en sortirez pas indemne, mais vous verrez quelque chose que personne n’osera plus faire avant longtemps. Vous assisterez à un spectacle au propos intemporel et monstrueusement efficace. Vous prendrez le pire coup de poing cinématographique de votre vie, et vous aimerez Pier Paolo Pasolini pour vous l’avoir donné.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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