La Répudiation de Rachid Boudjedra ou comment découvrir la littérature grâce aux lanceurs de fatwa

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Il y a quelques semaines de cela, j’entendais pour la première fois parler de Rachid Boudjedra, et pas du tout pour des questions de littérature : la presse algérienne s’était offusquée que ce Monsieur déclare ne pas croire en Dieu, et par suite, certains habitués du fait se sont mis à lancer des fatwas partout à son encontre. Ne connaissant pas d’autre façon de soutenir un écrivain, j’ai donc immédiatement acheté l’un de ses livres, son premier roman publié en 1969, sans trop savoir à quoi m’attendre.

Dès les premières lignes, on comprend qu’on est face à un grand maître de la langue française – puisque La Répudiation a été écrite dans cette langue. Il joue de la structure et du vocabulaire pour nous offrir un récit d’une grande précision, riche, dense. Ce roman, publié pourtant quelques années seulement après l’indépendance de l’Algérie, nous parle bien de l’Algérie contemporaine : un pays sclérosé par des fonctionnements archaïques, par la corruption et l’inertie. L’ensemble est d’une grande violence. Rachid Boudjedra dénonce sans faux-semblant une société où la religion est le socle même de l’hypocrisie. Les femmes sont emmurées vivantes pendant que les hommes s’égarent dans les bordels, ceux qui enseignent le Coran n’ont rien à envier aux prêtres catholiques qui défraient régulièrement les chroniques des faits divers les plus sordides, l’homosexualité tant décriée par la religion est une norme par défaut pour les plus pauvres, la sexualité « conventionnelle » nécessitant un budget conséquent, que l’on souhaite se marier – les dots sont coûteuses – ou qu’on désire avoir accès aux prostituées. La sexualité en général et la pédophilie et l’inceste en particulier sont partout, sauf dans les paroles. Quand M. Boudjedra parle de la fête de l’Aïd, on baigne dans le sang et on a la nausée comme les enfants de son roman. Quand il aborde les questions politiques, on comprend comment l’Algérie en est arrivée à avoir un président fantoche et une corruption omniprésente. On arrive à la fin du roman épuisé et à bout de souffle, et pourtant grandi.

Rachid Boudjera avait déjà exposé sa vision du monde en 1969. Il a écrit de nombreux romans depuis, en français et en arabe. Mais il aura fallu attendre 2015 pour que les fous de Dieu s’en rendent compte. Rien d’étonnant à cela : ces gens-là préfèrent toujours brûler les livres plutôt que de les lire.

Je n’irai pas jusqu’à souhaiter à quiconque de s’en prendre une sur le coin du nez, mais je ne remercierai jamais assez les lanceurs de fatwas qui s’avèrent être d’excellents prescripteurs littéraires malgré eux. S’ils s’en prennent à un auteur, on peut être presque certain que c’est un bon auteur, intelligent, moderne et fin analyste. Grâce à ces fous d’un autre temps, j’avais déjà découvert Salman Rushdie qui est vite devenu l’un de mes auteurs favoris. Plus récemment, ils m’ont révélé Kamel Daoud. Toujours grâce à eux, enfin, j’ai découvert Rachid Boudjedra qui est un auteur majeur de la littérature algérienne.

Être détesté par les idiots est un signe d’intelligence.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

One response to “La Répudiation de Rachid Boudjedra ou comment découvrir la littérature grâce aux lanceurs de fatwa

  • fjva

    « S’ils s’en prennent à un auteur, on peut être presque certain que c’est un bon auteur, intelligent, moderne et fin analyste.  »
    => C’est assez logique hélas!
    La prescription par ennemis communs, c’est souvent plus fiable.

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