20000 poussins

poussin

Hier, j’ai été invitée à visiter un élevage de 20000 poussins destinés à devenir des poules pondeuses. Ceux-là étaient « bio », c’est à dire qu’il n’y avait aucune limite du nombre de poussins au mètre carré (les limites en bio n’intervenant que plus tard dans la vie des volailles), mais ils auraient pu être estampillés « label rouge », dans ces mêmes bâtiments : ils auraient dans ce cas été un peu moins nombreux. Cela dit, il était frappant de constater qu’ils avaient de la place pour galoper !

En théorie, je n’aurais jamais du pouvoir visiter cet élevage, ni un autre d’ailleurs : les poulaillers de cette taille sont rarement ouvert au public. Je suis navrée pour les paranoïaques, mais ça n’a rien à voir avec une quelconque volonté de cacher des choses aux consommateurs. Seulement, la volaille en général et le poussin en particulier, non encore vacciné, sont très fragiles. Le moindre germe mettrait tout l’élevage en péril. Alors si l’éleveur a très gentiment accepté de faire une exception, sous couvert d’anonymat, il a tout de même fallu prendre des précautions. Ainsi, avant d’entrer dans les locaux, j’ai du tremper mes chaussures dans un bac désinfectant et me laver les mains avec un produit du même genre. Autres précautions indispensables : revêtir une combinaison à capuche et chausser des espèces de housse à chaussures en plastique épais par dessus mes grolles désinfectées. N’ayant plus d’apparents que le visage et les mains désinfectées, je pouvais pénétrer dans le poulailler.

On est d’abord saisi par les plus de 30°C ambiants, puis par l’odeur de paille sous laquelle on perçoit un arôme piquant d’ammoniaque. Ensuite, on entend le bruit : les milliers de petits piaillements et, lorsqu’on s’approche des poussins, le froissement des milliers de minuscules pattes s’enfuyant sur la paille. Mieux vaut regarder où l’on pose les pieds, d’ailleurs : les poussins jaunes ne sont pas toujours très visibles sur la paille !

Les poussins en question avaient trois jours. L’éleveur est d’ailleurs très en colère : ces pauvres bêtes, à peine sorties de leurs coquilles, on fait 700 km dans un camion mal chauffé et mal ventilé pour arriver là. Outre l’aspect économiquement stupide de cette façon de faire, la mortalité des poussins s’est révélée particulièrement élevée. Et si l’éleveur est mécontent sur ce point, ça n’est pas du tout pour des questions d’argent : ces poussins-là sont décomptés du lot. Une vie est une vie, et voir des animaux mourir pour la seule raison de la stupidité humaine est agaçant aussi pour un éleveur.

Dans les premiers jours de leur arrivée, quelques poussins trop fragiles mourront encore. On en a d’ailleurs ramassé quelques uns durant la visite. On considère qu’un taux de mortalité de 2 % est normal. Au delà, une enquête sanitaire peut être menée. L’éleveur qui m’a accueillie affiche pour sa part un taux de mortalité de 1,5 à 1,8 %, selon les lots. Chaque poussin mort sera congelé, et quand le congélateur est plein, on appelle l’équarrisseur qui vient les chercher. Il arrive que des poussins trop fragiles soient éliminés. Nul mixeur à poussins ici : s’il le faut, on leur tord le cou. Et visiblement, l’acte n’est pas fait de gaieté de cœur, mais on m’a expliqué qu’il vaut mieux achever un poussin frêle plutôt que de le voir agoniser pendant deux jours.

Les poussins sont sexés dès la naissance : il n’y a donc ici que des femelles, même s’il arrive que quelques mâles passent à travers le contrôle. Dans ce cas, ils seront vite écartés, souvent mangés. L’éleveur se demande lui aussi comment on procède pour déterminer le sexe de ces petites bêtes, je ne pourrai donc pas vous l’expliquer moi-même.

Le système d’alimentation est entièrement automatisé. Quand les assiettes sont vides – il y a une assiette tous les mètres et demi environ, sur huit rangées et sur toute la longueur de l’immense bâtiment – un capteur enclenche le remplissage. L’alimentation est composée d’un mélange de céréales broyées et de minéraux. L’eau, elle, est distribuée par de petites pipettes à hauteur de becs : les bestioles poussent la pipette et une goutte d’eau en tombe. On peut se demander comment les poussins savent que c’est ainsi qu’il faut procéder pour boire. Personne n’en sait rien, mais le fait est qu’ils comprennent tout de suite. Plus les animaux grandiront, plus on élèvera la rampe de distribution d’eau pour que les pipettes restent facilement accessibles. Ce judicieux système permet d’éviter tous les problèmes d’eau stagnante avec des déjections dedans. L’éclairage aussi est automatisé. Le nombre d’heures de lumière et d’obscurité évolue avec l’âge des gallinacées.

Ici, les bêtes ne reçoivent aucun antibiotique. Ni en bio, ni en label rouge. Elles ont plusieurs vaccins. Certains sont injectés en intramusculaire – je vous laisse imaginer le travail que ça représente sur 20000 bêtes -, un autre est incorporé à l’eau de boisson et, enfin, un dernier est vaporisé sur elles avec un pulvérisateur.

Plus les animaux grandiront, plus la température du poulailler diminuera. Quand elles sont prêtes à rejoindre le lieu où elles pondront, elles supportent bien la température ambiante. Si, à l’inverse, il fait trop chaud, un système automatique ouvre des trappes pour aérer, des pompes extraient la chaleur, et, en dernier recours, de l’eau est vaporisée depuis le plafond pour les rafraîchir.

Quand un lot part, le poulailler est entièrement nettoyé. On enlève la paille et la fiente avec un tracteur, on racle sur sol – ici en terre battue ce qui est à la fois plus absorbant et plus respirant que le béton – et on pulvérise partout un désinfectant puissant. Certains utilisent du chlore, d’autres du formol. On ne remettra là aucun nouveau poussin tant que tout n’aura pas été nettoyé, désinfecté, aéré et contrôlé.

D’ailleurs, les contrôles sont très nombreux, dans les poulaillers. Il y a d’abord les contrôles d’hygiène. Les personnels concernés viennent, passent des chiffonnettes un peu partout dans le poulailler, ces chiffonnettes sont ensuite envoyées en laboratoire et à la moindre trace de salmonelle, tout le lot est envoyé à l’équarrissage, et l’éleveur, outre l’argent ainsi perdu, peut avoir de gros soucis quant à la poursuite de son activité. Les représentants des différents labels envoient également des contrôleurs qui vérifient le respect du cahier des charges, de l’administration des vaccins et de l’alimentation. D’expérience, l’éleveur, ici, est formel : les contrôles du Label Rouge sont bien plus complets, sérieux et stricts que les contrôles du label bio.

Les documents administratifs à remplir et à renvoyer chaque jour ou chaque semaine sont très nombreux. Pour chaque lot de poussins, on n’est pas très loin du kilogramme de papier.

Quand les poules ont l’âge de pondre, vers cinq semaines, elles sont expédiées dans un poulailler spécifique. Là encore, l’éleveur se demande qui a eu l’idée saugrenue de faire faire des centaines de kilomètres à des bêtes qui se passeraient bien de ça. Au bout d’un an, tous labels confondus et leur production d’œufs commençant à baisser un peu, toutes les poules seront envoyées à l’abattoir. On les retrouvera essentiellement dans des plats préparés et des nuggets : des pondeuses ne sont pas des poulets de chair, ça n’est gustativement pas terrible.

À force de voir des images horribles d’élevages de poulets, je m’attendais au pire avant de faire cette visite. La taille moyenne des cheptels dans les poulaillers français est de 50000 bêtes : cette unité-là est donc toute petite en comparaison. En outre, aucun des poussins que j’ai vus hier ne finira sa vie à pondre dans une cage. Toutes les poules auront un accès à l’extérieur. L’odeur n’avait absolument rien d’insupportable. Les conditions de vie de ces animaux n’avaient rien de choquant. L’éleveur n’a rien d’une brute épaisse indifférente à ses animaux. Il veille, au contraire, à ne pas les stresser, à les habituer petit à petit au bruit pour éviter les stress ultérieurs, et toutes les conditions de vie sont parfaitement maîtrisées : ces animaux-là n’auront jamais ni faim, ni trop chaud, ni trop froid. Une fois à taille adulte, les poules ont encore l’espace de se dégourdir les pattes, même si, les poules ne brillant pas par leur intelligence, elles préféreront souvent s’agglutiner les unes aux autres.

J’espère pouvoir visiter un jour d’autres élevages, plus gros, ou des élevages de poulets de chair pour avoir des éléments de comparaison, mais je puis déjà affirmer que les conditions de vie en élevage « Label Rouge » sont éthiquement acceptables. Je précise également que je n’ai aucune espèce d’intérêt économique à le dire.

Pour des raisons d’anonymat que j’ai déjà évoquées, je n’ai pas réalisé de photographies, mais j’espère que ces quelques lignes de descriptions participeront à relativiser la propagande de certaines associations qui vous présentent habituellement le pire comme la norme. Les éleveurs ont tous des méthodes différentes, et si je ne doute pas que certains tiennent plus des businessmen que des agriculteurs, il existe aussi des personnes qui font leur métier proprement, et avec le souci du bien-être animal.

Je remercie encore ici l’éleveur qui a non seulement accepté de me faire voir son travail, mais qui a encore pris le temps de répondre à toutes mes questions.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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