Victime est une norme

harcelement_sexuel

Quand j’étais ado, j’étais la petite grosse à lunettes qui lisait des livres même pas obligatoires à la récré et qui portait (qui porte toujours d’ailleurs) les pulls tricotés main par sa mère, qui a un goût particulier pour accorder les couleurs. Je ne portais jamais de vêtements de marques, mes parents ayant eu le bon sens de m’expliquer que se ruiner pour faire de la publicité à des boîtes qui faisaient bosser des mômes de mon âge n’était pas tout à fait une idée intelligente.

J’ai donc eu droit à tout : les quolibets, la mise au ban et mêmes quelques coups. En un mot à la mode, j’ai vécu pendant quasiment toute ma scolarité le harcèlement de mes petits camarades.

Évidemment, les ados étant fragiles, je n’ai pas été une ado heureuse de vivre. Angoisses et complexes : j’ai vécu toute la panoplie des émotions négatives.

Et puis j’ai grandi.

Les quolibets subis ont sans doute été ma plus grande chance : j’en ai d’autant mieux acquis un amour des mots qui m’a permis de développer un sens de la répartie cinglante. Désormais, face à une moquerie, mon adversaire a vite fait de se cacher dans un trou et de ne pas reparaître avant longtemps.

La mise au ban a été un véritable cadeau. On voit mal un tableau quand on a le nez collé dessus : en me tenant à distance, la société des enfants m’a permis d’acquérir un esprit critique que j’espère relativement aiguisé. Plus tard, dans ma vie d’adulte, j’ai rencontré toutes sortes de machins sectaires, de groupuscules politiques pas nets et de drogues qu’on me mettait sous le nez même au petit déjeuner. Mais la mise au ban m’avait appris à ne pas suivre le troupeau, et j’ai su rester libre.

Les coups n’ont pas duré. Mes parents, décidément pas fanatiques du statut de victime, m’ont contrainte à pratiquer un art martial. Oh, pas bien longtemps : je n’ai jamais aimé le sport. Mais suffisamment pour coller douloureusement au tapis l’andouille en chef de la cour de récré qui me martyrisait. Et quand je dis coller au tapis, c’était au sens propre, dans les règles de l’art. Un cycle « judo » en sport à l’école m’a permis de régler le problème dans un cadre adapté. C’est que le peu de jiu-jitsu que j’ai pratiqué m’a appris deux règles fondamentales : on ne règle pas la violence par la violence, et face à la violence, la meilleure défense, c’est la fuite. Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours su me mettre à l’écart des situations qui allaient dégénérer, que ce soit dans les manifestations ou, aujourd’hui, quand ma vache commence à faire l’andouille et risque de m’envoyer ses sabots dans la tronche.

Tout cela ne m’a pas empêchée de subir à nouveau le harcèlement, plus tard, au travail. Eh bien j’ai appliqué ma bonne vieille technique : je suis partie, j’ai pansé mes plaies et j’ai fait autre chose en ayant appris à mieux reconnaître les individus toxiques.

Ce qu’on nomme le harcèlement m’a seulement appris ce qu’est la vie réelle. La vie est aussi une suite de situations désagréables qu’il faut gérer, de rapports humains conflictuels, d’émotions négatives malgré lesquelles il faut bien avancer.

C’est qu’en ce temps-là pas si lointain, « victime » n’était pas un statut. Aujourd’hui, n’importe quelle mère éplorée peut n’exister que par ses larmes. L’idéal pour elle sera de pleurer jusqu’à sa mort pour continuer d’exister. Si elle avait le malheur de se relever, elle disparaîtrait.

Nous sommes en train de fabriquer une génération qui ne saura faire face à aucune des composantes inconfortables de la vie. Les mômes ne sauront que se tourner vers papa-l’état pour gérer tous leurs problèmes. Je suis contente de ne pas être une ado aujourd’hui. Je suis contente d’avoir appris à me relever de tout, et d’assumer mes cicatrices pour ce qu’elles sont : les vestiges d’un passé formateur.

 

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

11 responses to “Victime est une norme

  • fjva

    J’ai connu le harcèlement aussi. Je n’ai pas appris les arts martiaux, mais comme les petits (ou grands) cons de mon collègue et lycée n’étaient pas très violents, un bon coup de pied dans le tibia ou un bon coup de dents suffisaient à les calmer pour deux ans.
    C’est là aussi que je suis contente d’avoir eu assez d’amour-propre pour avoir toujours pensé que c’était eux les idiots, quand je vois les gamins victimes d’aujourd’hui témoigner qu’ils ont l’impression d’être des monstres. Et je me demande pourquoi eux se laissent convaincre que c’est eux le problème.

    Et effectivement, ça apprend à avoir le courage de penser différemment, même si dans mon cas, c’était d’abord ça qui me valait d’avoir des problèmes.

  • fjva

    Je ne suis pas sûre, souvent ils ne disent à personne qu’ils sont harcelés précisément parce qu’ils pensent déjà que c’est de leur faute. Je pense qu’il y a déjà des différences de réactions entre les personnes. Dans un témoignage sur un gamin roux qui s’était suicidé, un de ses camarades disait qu’il y avait effectivement une bande qui insultait le gamin, et qui l’insultait lui aussi, et qu’il lui avait dit de les ignorer mais que l’autre prenait ça trop à coeur… et que du coup forcément, les autres insistaient sur lui.
    Ma principale arme contre le harcèlement, plus que de répondre par les poings, et qui fait qu’en fait j’étais ennuyée en moyenne une fois par an, pas plus, c’était de ne pas se montrer blessé par les insultes. Rien ne désarçonne plus un crétin que de lui répondre posément « … C’est une insulte ça? ». Ca marcherait pour des trucs sur la couleur de cheveux ou autres. Mais encore faut-il que le gamin arrive à se distancier de l’envie d’être aimé de tout le monde… et de partir du principe que la moitié de ses camarades sont des petits cons et qu’il se débrouillera très bien en les évitant.

    Par contre, je suis d’accord avec toi sur le fait qu’on a tendance aujourd’hui à victimiser tout le monde, et à ne pas donner aux gens le sens des responsabilités.

    • Tagrawla Ineqqiqi

      Mon neveu – 7 ans – a appris à répondre aux moqueries par une simple phrase : « Tu n’aurais pas aimé naître intelligent ?  »
      J’ai beaucoup de question sur le sujet : pourquoi les mômes ne trouvent pas l’espace de discuter avec leurs parents ? Pourquoi les parents ne se rendent-ils pas compte qu’il y a un sérieux souci avec leur enfant ? Pourquoi les parents ne donnent pas les « armes » nécessaires à leur progéniture pour faire face aux difficultés de la vie ? Tout le monde parle de l’école, personne ne se questionne sur les parents !

    • fjva

      Dans les reportages que j’ai vus, c’était plus que des moqueries, et les parents étaient au courant et avaient fait remonter à l’école, qui n’avait rien fait. Si les gamins se font taper dessus, c’est plus dur de faire abstraction que de « simples » insultes.

    • Tagrawla Ineqqiqi

      Si c’est de la violence, alors c’est un délit. C’est sans doute cela qu’il faudrait apprendre aux enfants.

  • Le mac

    Bonjour,

    J’aime bien votre article, pour ma part je ne faisais pas partie de votre groupe quand j’étais petit. Et je trouve que votre article est une sorte de justification à ces violences et ce mal-être. Vous avez beau dire que vous êtes passé à autre chose et que cela vous a même aidé. J’aurai plutôt tendance à dire, suite à votre lecture que vous ne faites qu’essayer de vous justifier?! Car il est probable que vous soyez toujours aussi peu populaire au travail, que vous ne soyez pas forcément la personne au centre des repas à la cantine de votre entreprise…
    Croire que c’est une bénédiction que d’avoir des parents qui vous donne des savoirs-être en ne vous achetant pas les vêtements à la mode est une erreur.

    En terme sociologique CF la pyramide de Maslow, les besoins d’appartenance et d’estime sont très important et ils peuvent être acquis à l’adolescence par des vêtements. C’est un des moyens.
    Rien n’empêche vos parents de vous éduquer en vous offrant la dernière paire de nike..; Bien au contraire ils peuvent vous inculquer la valeur de l’argent du travail. Sans pour autant faire de vous une victime.

    Croire que seule les victimes et les parias, grâce à leur position sociale sont les seuls à savoir se tenir et a avoir des valeurs n’est pas juste.

    Le garçon populaire de votre école l’était peut être parce qu’il savait lui aussi très bien s’exprimer, il savait écouter et il ne se laissait pas marcher sur les pieds, lui..

    Voilà, en tout cas article intéressant.

    • Tagrawla Ineqqiqi

      Pour ce qui est de vos capacités de devin, tout est à revoir. Je travaille à mon propre compte, ma cantine est donc ma cuisine et tous les habitants de mon village me connaissent par mon prénom et ma fonction. Mes parents m’ayant appris le savoir-être plutôt que le savoir-avoir, je me suis parfaitement bien intégrée partout où je suis allée, y compris dans mon village de Bretagne où je ne suis pas née, et dont je ne parle pas la langue des anciens qui dans l’ensemble m’apprécient beaucoup – et inversement.
      De surcroît, le travail n’est pas pour moi une valeur. C’est juste une contrainte nécessaire. Acheter des choses fabriquées par des gosses, ça n’est pas non plus une valeur. C’est au mieux de la bêtise, au pire l’égoïsme le plus vil.
      Si vous pensez que je me pose en victime ou en paria, alors vous n’avez strictement rien compris de ce que j’ai écrit.

    • Tagrawla Ineqqiqi

      Quant à acquérir la reconnaissance par des vêtements, je ne suis que trop heureuse de ne pas avoir eu à devenir aussi futile.

  • le mac

    Ahaha vu la réaction que vous avez à mon commentaire je pense tout de même avoir mis le doigt sur un sujet sensible.
    Vous critiquez la futilité mais elle est nécessaire arrêtez de nous faire croire que vous êtes quelqu’un qui ne recherche que le profond le vrai, le sérieux personne n’y croit! La futilité fait rêver elle fait voyager elle change l’espace.

    « Le travail n’est pas une valeur pour moi » qui a dit ca? J’ai juste dit que vous avez été victime et que vous l’êtes peut-être toujours? Qui a t’il de mal à vous demander ca? on se ne connait pas j’ai le droit de poser des questions pour mieux comprendre? Ou votre envie de revanche prend le dessus?

    Pour quelqu’un qui dit avoir beaucoup appris de ces années vous trouve justement une faible répartie et vous manquez de recul.. Vous êtes bien trop sensible au commentaire d’un internaute qui lit votre texte et qui ne fait qu’exprimer un avis.

    Enfin j’espère que du coup vous achetez bien du 100% européens, a part nous à travers le monde ce sont des enfants qui font tous les produits.

    Bonne continuation en Bretagne!

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