Croire ou savoir ?

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Je ne crois pas. Je sais ou je ne sais pas. Pour ce que je ne sais pas, il y a ce que je pourrai savoir, et ce que je ne saurai jamais. Pour ce que je ne saurai jamais, il y a ce qui est indémontrable et ce que je ne suis pas capable de comprendre. Et que ce soit indémontrable ou incompréhensible ne justifie en rien que je crois pour autant.

Il faut du temps pour savoir ce que l’on sait. Ça commence par un apprentissage inconscient, comme de différencier l’autre de soi quand on est tout petit et qu’on n’a pas encore les mots pour le dire, et puis ça continue – pour les plus curieux – tout au long de la vie. Arrive un temps où pour continuer à apprendre, il faut aussi déterminer ce qu’on ne sait pas autant que ce qu’on croit, car si on croit c’est qu’on ne sait pas.

Si on sait qu’on ne sait pas, c’est très facile. Il suffit de chercher un peu, dans un livre, sur la Toile, dans un musée, dans une école ou en demandant à ceux qui savent. Les sources du savoir sont innombrables. Mais concernant ce qu’on croit c’est beaucoup plus compliqué, car quand on croit, on croit aussi qu’on sait. Or, non. On ne sait pas puisqu’on croit. On tient pour véritable, mais on n’a pas vérifié. Quand on sait, c’est qu’on connaît, qu’on s’est frotté à quelque chose. Croire est passif, savoir est actif.

Or, donc, il y a l’inconnaissable. Comme personne ne sait d’où l’on vient, il y a l’espace pour croire. Mais si l’on croit, alors on ne cherche plus, car si l’on croit, on pense avoir la réponse, or la question précède  : s’il n’y a pas de question, on n’a pas besoin de réponse. Et puis il y a l’incompréhensible : parfois il faut avoir déjà beaucoup appris pour formuler la bonne question, et il faut apprendre encore plus pour comprendre la réponse. Si la croyance se glisse entre les deux, nous en revenons au point de départ : il manquera des questions pour trouver des réponses.

Mais je vous sens dubitatif, vous voudriez des exemples.

Il y a donc ce que je sais. C’est un bon début : je sais que je suis moi puisque je ne suis pas l’autre ; cela est entendu, nul besoin de développer. Il y a ce que je sais que je ne sais pas et en tout premier lieu, ce que je sais que je ne saurai jamais : j’ignore tout de la théories des cordes. Je sais qu’elle existe, j’ai lu, questionné, mais mes questions soulevaient plus de questions encore, si bien que les réponses me restent inaccessibles. Je ne sais pas non parce que nul ne sait, mais parce que je n’ai pas le savoir intermédiaire pour acquérir celui-ci. Et comme je suis un peu fainéante, j’ai admis que je ne saurai sans doute jamais. Ça m’attriste un peu, mais je me console grâce à tout ce que je ne sais pas mais que je pourrai un jour savoir.

Il y a en second lieu ce que je ne sais pas et que personne ne sait, si bien que je ne saurai jamais moi-même, sauf avancée rapide des recherches. Personne ne sait d’où vient la vie, donc je ne sais pas d’où vient la vie. Ça n’est pas grave du tout. On n’est pas obligé de tout savoir ; de toute façon, à notre époque, plus personne ne peut tout savoir. Nul besoin, donc, de me mettre à croire : ça ne ferait pas avancer la question, et allez savoir, en continuant de me poser la question, peut-être qu’un jour je trouverai une réponse et alors je saurai. Certes, il est beaucoup plus probable que ce soit un conglomérat d’astrophysiciens et de biochimistes qui découvrent la réponse à la plus vieille question du monde, mais à défaut de croire il ne faut jamais perdre espoir.

Cet antagonisme entre croire et savoir n’a absolument rien de nouveau. Il y a longtemps, c’était facile. On savait ce qu’on avait déjà découvert ou démontré, et on croyait tout le reste. On savait que dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés et on croyait que les orages étaient le fait de Zeus qui était tout en colère. Si sur le fond, les choses fonctionnent toujours un peu comme ça, même si maintenant on sait que les orages sont du à des frottements de masses d’air chaud et de masses d’air froid, les choses se sont un peu compliquées. On voit maintenant apparaître la croyance là où en réalité on a le savoir. Et c’est quand même un peu embêtant.

Par exemple, on sait que le cancer est une maladie grave qu’on ne soigne pas toujours bien, mais des gens croient, malgré leur accès au savoir, que le cancer se soigne en buvant du jus de citron. On sait que les femmes ont une intelligence équivalente à celle des hommes, mais certains croient encore qu’elles ne devraient pas prendre part à la vie publique. On sait que la couleur de la peau n’a aucune influence sur le fonctionnement cérébral, mais certains croient que les noirs ont pour seul avantage de courir plus vite que les blancs. On sait que les animaux ressentent la douleur, mais on croit qu’il faut continuer à les considérer comme le faisait Descartes, c’est à dire comme des machines utiles. On sait que la modernité – des vaccins de Pasteur à l’amélioration de la production alimentaire évitant les famines – a fait exploser l’espérance de vie en bonne santé, mais certains croient qu’on était mieux dans les cavernes ou au Moyen-Âge.

Je ne sais pas pourquoi tous ces gens préfèrent croire plutôt que de savoir. Mais comme cela m’intrigue beaucoup, je vais éviter de croire que c’est parce qu’ils ont peur de ce qu’ils savent, peur parce que ce qu’ils savent ne correspond pas à ce qu’ils voudraient, et je vais continuer à observer et questionner, ainsi, peut-être, un jour je saurai pourquoi ils croient.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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