Des crânes et des femmes.

 

J’avais vingt-quatre ans quand je me suis rasée le crâne pour la première fois. Je ne me suis pas coupé les cheveux très courts, non : je les ai littéralement rasés à la tondeuse, avec le sabot le plus petit, celui de trois millimètres. C’était ma façon de signifier au monde que je changeais de vie. Capillus rasus. Le lendemain, je démissionnai de mon ennuyeux travail bien payé en cdi, je m’enroulai dans un drap orange, prenai mon sac à dos et me retrouvai pour plusieurs mois sur les routes de France, crâne au vent et pouce en l’air.

C’était la première d’une série de coupes de cheveux plus ou moins baroques et toutes globalement mal vues par le commun des mortels français. Crâne rasé, dread-locks, crâne à blanc derrière les oreilles et touffe de cheveux au centre, crête, semi-crête, coupe anarchique aux ciseaux et re-tondeuse ; cheveux rouges, cheveux oranges : j’ai pratiqué toutes les coupes qui font blêmir les amateurs de brushing, de gel, de normes et de bienséance.

Tout cela n’était pas qu’une affaire de cheveux. Ces apparences non-conformes étaient évidemment ma façon de signifier au reste du monde que je n’étais pas comme lui. Je refusais de ressembler à ce que la société attendait de moi – en particulier en tant que femme. J’affirmais mon appartenance au groupe de ceux qui vivent en marge. De fait, toute mon existence était à l’image de ce qu’on pouvait lire sur ma tête, et que je vive en cabane ou en camion, je ne vivais pas comme le type en cravate ou la nana au brushing parfait. Et cela n’était pas sans conséquence.

Pour beaucoup de celles et ceux qui vivent « normalement », et qui ont la coiffure qui vont avec, voir une femme au crâne rasé est dérangeant. On n’aime guère ce qui ne nous ressemble pas. Certaines réactions étaient d’une violence parfois extrême. Les regards étaient plein de haine. Les insultes étaient nombreuses. Je n’ai évité les agressions physiques que par la grâce d’un sens de la répartie opérant, de l’auto-dérision, de la connaissance de l’humain et de chaussures toujours plates qui me permettaient de courir. Dans la France du XXIe siècle, une femme se doit d’être bien coiffée, ou du moins pas trop mal. À défaut, certains estiment être en droit de lui cracher dessus. C’est parfaitement stupide, mais c’est ainsi.

Je ne pratique guère plus les salons de coiffure désormais, mais au moins passé-je à peu près inaperçue. Mes péripéties capillaires passées m’ont par contre rendue sensible aux attaques analogues que subissent d’autres femmes pour les mêmes histoires d’apparence du crâne. Si je ne subissais que des attaques d’individus, je vois aujourd’hui celles qui choisissent de se couvrir les cheveux subir les foudres d’une société (presque) entière. Car au fond, quelle différence y-a-t-il entre mon crâne rasé et le foulard d’une musulmane ? Fondamentalement, il n’y en a aucune. Par ce voile, elles disent au monde une partie de ce qu’elles sont, de leur choix de vie et de leur appartenance à un groupe de pairs. Et pour cela, elles sont régulièrement regardées de travers, insultées, violentées. Pas seulement par des abrutis au coin d’une rue, mais également par un grand nombre de médias, d’élus et de législateurs.

Mon crâne rasé n’aurait dû déranger personne. C’est mon crâne, je peux bien en faire ce que je veux tant que je ne l’utilise pas pour casser le nez d’autrui. Leur crâne voilé ne devrait pas plus gêner quiconque, tant qu’on leur voit le visage et que personne ne le leur impose de force. En quoi une appartenance religieuse devrait être plus dérangeante que d’afficher son appartenance à un groupe marginal ? En quoi est-ce plus gênant que de clamer qu’on appartient au groupe des citoyens-consommateurs qui pratiquent régulièrement les coups de ciseaux et de sèche-cheveux professionnels ?

 

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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