Le temps tourne. L’Ankou frappe.

Monsieur Jean nous a quittés. Monsieur Jean avait quatre-vingt-un ans. Monsieur Jean était un bonhomme. Un vrai bonhomme.

Monsieur Jean n’était pas tant un agriculteur qu’un paysan. Il était du pays autant qu’il l’incarnait à lui tout seul. Il façonnait le paysage. Il était le paysage. Il parlait la langue d’ici, et même quand il parlait en français, on entendait le breton. Il était entier, granitique, tanné par les ans et par les vents . Il ne s’asseyait pas souvent, ou alors sur son tracteur. Paysan n’est pas un métier, c’est une vie. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Il avait été adjoint municipal et n’hésitait jamais à se retrousser les manches pour le village, même, surtout quand le boulot était dur. Pour les moissons comme pour construire un pont, il était le premier levé, le premier présent, le premier actif et le dernier parti.

Monsieur Jean a vu arriver la ligne de chemin de fer et l’électricité. Il a vu deux guerres : l’une sur ses terres, l’autre par-delà la Méditerranée. Pour cette seconde, il était formel : ni lui ni les autres n’avaient rien à y faire. Monsieur Jean ne regrettait des colonies que le fait qu’elles aient existé. Il ne l’aurait sans doute pas formulé ainsi, mais il croyait à la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il vivait selon des traditions ancestrales où tout était codifié à l’extrême sans pour autant rejeter le changement : celui ou celle qui ne connaissait pas ces codes n’en était pas moins le bienvenu. Il ne lui serait pas venu à l’idée d’exiger de l’autre qu’il fût comme lui.

J’ai eu l’immense  privilège de mener une campagne municipale à ses côtés. Il n’y a pas une seule maison isolée dont il ne connaissait les habitants, leurs ascendants, leurs terres et leur histoire. Plusieurs dizaines d’années nous séparaient, nous n’avions pas la même culture, pas la même langue, pas la même vision du monde et pourtant à aucun moment Monsieur Jean ne m’a parlé de haut.  Ces quelques jours en sa compagnie m’ont été plus instructifs que bien des ouvrages. Le soir où Monsieur Jean m’a offert un calva de sa réserve, j’ai été fière comme ça arrive rarement dans une vie. Si cela peut paraître anodin, j’avais conscience que ça ne l’était pas pour lui. C’était un signe de confiance. Et avoir obtenu sa confiance, pour moi qui ne suis pas du pays, c’était immense.

J’aurais voulu écrire son histoire, je n’en ai que des bribes. Monsieur Jean était un taiseux. Il parlait si peu en général et si peu de lui en particulier que quand il ouvrait la bouche, le silence se faisait immédiatement autour de lui. Ce qui m’apparaissait exceptionnel – son courage, sa discrétion, sa vie entière – n’était pour lui que la normalité quotidienne. L’Ankou est allé plus vite que moi. Je n’aurais pas dû le croire immortel.

Monsieur Jean était un grand-père universel.

Repose en paix, Monsieur Jean.

 

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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