Une voix et quelques abeilles.

 

C’était une belle journée. Sous un soleil radieux, avec juste une légère brise douce et agréable, j’ai pu finir de travailler le carré de terre humide juste comme il faut et y planter les premières patates germées. J’ai désormais suffisamment manié la fourche pour ne plus être obligée de travailler avec des gants : la peau de mes mains s’est assez endurcie pour ne plus cloquer et se déchirer en se frottant au manche en bois et au poids de la terre argileuse. Cette année, j’arrive enfin à être dans les temps. Le sol est désormais à peu près nettoyé de ses antiques et longues racines de pissenlits. La semaine prochaine, je pourrai passer aux semis de haricots.

Je retourne le seau dans lequel je mets les herbes et racines tirées de la parcelle. Je m’assieds dessus, m’essuie la sueur du front du revers d’une manche terreuse, allume une cigarette et contemple mon œuvre. Les lignes tracées à la houe sont presque droites, en tout cas beaucoup moins en zigzag que l’année précédente. J’ai un peu mal au dos, mais pas assez pour me gâcher le plaisir. Je contemple une abeille occupée à butiner une des innombrables fleurs semées en bordure du jardin. Et soudain, je me demande : comment en suis-je arrivée là ?

Je n’étais pas destinée à m’épanouir une bêche à la main. J’ai grandi en ville, dans une maison sans jardin. Les seuls coins de terre que j’avais sous les yeux, c’était, dans l’ordre décroissant de l’intérêt qu’ils avaient : le petit potager de mon grand-père, le potager en friche de l’école primaire et la minuscule pelouse constellée de crottes de chiens juste devant la maison. La lecture a toujours été mon activité favorite et du fait de l’activité professionnelle de mon père, j’avais une idée bien plus claire des techniques de fabrication de l’acier que de celles des semis, tous légumes confondus. Quant à l’idée d’autosuffisance, le gaspillage qui emplissait dans les bennes des supermarchés me suffisait amplement et de longue date.

Du fond de ma mémoire, une voix grave, calme et oubliée jusque-là se fit entendre. Une voix pleine de bon sens qui m’emmenait loin dans le passé.

J’ai huit ans, ou à peine plus. Nous sommes en vacances. Je ne sais plus exactement dans quelle région. Mes parents ont loué un gîte rural. Absolument et parfaitement rural. Une maison antique à mes yeux d’alors, située à quelques kilomètres d’un minuscule village qui dispose en tout et pour tout en matière de commerce d’une boulangerie-épicerie. Les propriétaires en sont un couple d’agriculteurs. Le frère de Monsieur habite seul dans la maison attenante à celle que nous occupons pour un mois : une petite bicoque de pierre aux murs épais comme une muraille. C’est sa voix que j’entends. La voix de Monsieur D.

Monsieur D. a l’âge d’être au moins mon grand-père. Il est grand, mince mais large d’épaules. Il a des mains de géant, calleuses, et une éternelle casquette vissée sur ses cheveux blancs. Je ne l’ai jamais vu autrement vêtu que d’un bleu de travail, bottes en caoutchouc aux pieds. Monsieur D. est paysan. Il élève des vaches. Il est aussi apiculteur, pour le plaisir de côtoyer les abeilles bien plus que pour un quelconque profit. Je ne suis pas sûre qu’il sache ce qu’est le profit. Moi non plus à ce moment là. Il est aussi passionné de météorologie. Dans le potager, derrière sa maison, une agence de météo nationale a installé quelques appareils de mesures. Chaque jour, il appelle cette agence pour lui transmettre des relevés : pluviométrie, sens et vitesse du vent et luminosité. Il tient son propre carnet de relevés et au fil du temps, il en a tiré bien des enseignements. Il sait exactement quand il va pleuvoir selon d’où vient le vent et à quelle force.

Monsieur D. est célibataire. Il l’a toujours été : il n’a pas eu d’enfant. Pendant un mois, il nous emmène partout, nous fait voir tout ce qu’il sait faire et nous apprend autant qu’on peut le faire sur une si courte période. Le voir rentrer son foin à la fourche est un spectacle incroyable. Il m’explique comment fonctionne une ruche. Il n’utilise pas de ces combinaisons dont usent habituellement les apiculteurs. Il dit que ses abeilles le connaissent donc qu’il n’en a pas besoin. Je crois surtout aujourd’hui qu’il avait été piqué si souvent que ça ne lui faisait plus rien. A moins qu’il n’ait eu le cuir si tanné que les insectes ne pouvaient plus le percer. Un jour que nous étions en balade, je l’ai vu pleurer : plusieurs de ses abeilles s’étaient noyées dans un récipient qu’il avait laissé traîner et qu’une pluie avait rempli. Il s’en est beaucoup voulu de sa négligence.

Monsieur D . connaissait par leur nom chacune de ses vaches. D’une colline à l’autre, il savait les reconnaître. Il disait qu’un éleveur qui ne connaissait pas le nom de ses bêtes ne méritait pas d’être paysan. Il restait souvent là, sur cette hauteur, appuyé sur un grand bâton, à observer la pâture de la colline d’en face, les yeux plissés. Il savait qui, dans son troupeau, était amie avec qui. Qui était rejetée du reste du troupeau. Qui avait besoin d’être examinée parce qu’elle boitait un peu. De là, il nous apprenait à observer, à être attentif à tout ce qui nous entourait, dans le plus grand silence et la plus grande immobilité. Monsieur D. était un magicien : il savait arrêter le temps.

Une nuit, il vint frapper à la porte du gîte, de toutes ses forces, ce qui n’était pas rien. Nous nous sommes tous levés, inquiets. D’autorité, il nous attrapa par la main, mon frère et moi, planta nos parents mal réveillés à la porte, et nous emmena dans une grange toute proche. Une brebis était en train de mettre bas : les petits urbains que nous étions devaient absolument savoir comment se passent ces choses de la vie.

On l’invitait parfois à manger. À lui seul, il engouffrait ce qui aurait nourri deux adultes sédentaires. Au moins. Ces soirs-là, il nous racontait des histoires. L’histoire des lieux où nous nous trouvions, du village, mais aussi des récits épiques de son quotidien d’agriculteur-apiculteur. Des vaches parties en goguette qu’il fallait rattraper, des brebis qui peinaient à vêler et qu’il fallait aider. Des parisiens égarés qu’il fallait ramener. Des récits météorologiques parfois très techniques.

La voix de Monsieur D. était celle de bon sens et de la simplicité. Il ignorait tout du superflu. Il savait tout de l’essentiel. A l’entendre du fond de ma mémoire, je sais que Monsieur D. était une exception dans le monde : il était heureux, le plus simplement du monde.

Après ces vacances, j’avais décidé que quand je serais grande, je serais paysanne. Le bon sens de Monsieur D. avait convaincu mon bon sens d’enfant : cette vie-là pouvait être passionnante pour qui sait s’arrêter et regarder. Mais le temps a passé. Les adultes et l’école m’ont mis dans le crâne qu’un métier n’était pas toute la vie, et que l’ensemble ne devait être ni trop salissant, ni trop fatigant. Que seule la ville savait fournir les activités culturelles nécessaires à une personnalité avide de découvertes comme je le suis. Je les ai crus. J’ai transpiré des litres de sueur dans des concerts. J’ai vu des tas d’expositions censément avant-gardistes qui me semblent aujourd’hui avoir été aussi enrichissantes que la télé-réalité, le lustre de la Culture avec un c majuscule en plus. J’ai assisté à une foultitude de pièces de théâtre dont je n’aurais jamais oser avouer qu’elles m’ont fait bâiller à m’en décrocher la mâchoire.

Du fond de ma mémoire, la voix de Monsieur D. s’est tue. Alors, comme il me l’a appris, j’arrête le temps. Un incroyable concert se joue autour de moi. Au premier plan, il y a les bourdonnements d’insectes qui se déplacent de fleur en fleur. Au second plan, les merles rivalisent d’ingéniosité pour surpasser le chant des mésanges pendant qu’au loin, une buse en chasse pousse son cri perçant et que les mouettes suivent en piaffant un lointain tracteur. Je m’extasie devant la conception en fractale des graines de pissenlits au sommet de leur tige creuse. Une brise lance les centaines de parachutes ascensionnels qui porteront sans doute à plusieurs kilomètres ces toutes petites graines. Le chat joue à cache-cache dans la petite parcelle de blé avant de bondir sur un rongeur inexistant. Une simple répétition.

Assise au milieu de mes cultures, avec un c minuscule, je pense à Monsieur D. qui, peut-être sans le faire exprès, m’a appris le bonheur.

 

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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