Portrait de nos campagnes.

Monsieur M., c’est mon presque voisin. Pas celui de d’habitude, au sud, mais celui qui est un peu plus loin, au nord. Monsieur M. est l’archétype du paysan breton tel que vous pouvez sans mal l’imaginer : le visage marqué par les ans et les saisons, la casquette rivée au dessus de sourcils broussailleux, quelques dents qui manquent au décompte, le bleu de travail tout rapiécé et tout boueux et l’accent à couper au couteau. Bien aiguisé, le couteau. On a l’impression en le voyant que sa seule concession à la modernité a été de troquer ses sabots en bois contre des bottes en caoutchouc.

Monsieur M. est un type gentil. Un taiseux. Pour l’entendre, il faut savoir se taire.
Il y a quelques années, Monsieur M. a abattu tous les vieux arbres qui bordaient à la fois l’un de ses champs, la route et sa maison. Une vieille maison en pierre toute tordue et entourée de boue. Bien sûr, ça n’a pas raté. Tous les écolos du village lui sont tombés dessus. On l’a insulté. On lui a craché aux pieds. On a cessé de lui rendre visite et même de lui dire bonjour. On lui a fait des gestes obscènes quand on le croisait sur son tracteur. On l’aurait banni si on avait pu. Un matin, il a découvert qu’on avait écrit « assassin » à la bombe de peinture sur le bout de route bitumée qui arrive devant sa cour.
Ça l’a rendu triste, Monsieur M. Et surtout, il n’a absolument pas compris ce déchaînement de haine, car personne n’est venu lui demander pourquoi il avait abattu ces vieux arbres.
C’est dommage, parce que Monsieur M. explique très bien les choses.
Ces vieux arbres étaient malades. Pour tout dire, ils étaient creux. Pas tout à fait morts, mais condamnés. Et le problème des arbres creux dans les régions venteuses, c’est qu’ils risquent de se casser à tout moment. D’ailleurs, après les tempêtes on en voit souvent couchés dans les champs. Alors Monsieur M. a craint que l’un de ces arbres ne tombent sur sa maison, sur la route, ou pire : sur quelqu’un qui passerait à ce moment-là sur la dite route. Et comme ils étaient gros, il ne pouvait pas rester sans rien faire, c’était trop dangereux.
Il a donc abattu les arbres. Ensuite, il a dessouché le talus sur lequel ils étaient plantés. Il a refait correctement les talus. Et cette année, il a replanté des arbres dessus. Il n’est pas bête, Monsieur M. ! Il sait bien qu’un talus qui n’est pas bien tenu par des racines risque de s’effondrer, et qu’une campagne sans talus se vide de ses animaux, que les champs ne sont plus à l’abri du vent, bref, que si les anciens faisaient des talus, c’est qu’il y a de bonnes raisons et qu’il faut continuer à les entretenir.
Bien sûr, les arbres qu’il a planté sont tout petits. Bien sûr, il faudra une génération au moins pour qu’ils atteignent la taille de ceux qu’il a du abattre. Mais Monsieur M. a bien fait les choses. On ne peut rien lui reprocher.
Les donneurs de leçons continuent de le traiter de sauvage et d’assassin. Ils ne savent toujours pas que les arbres étaient creux. Si on ne lui demande rien, Monsieur M. ne dit rien. Pour lui, c’est logique : si on coupe un arbre, c’est qu’il est devenu dangereux.
S’il a retenu quelque chose de cette histoire, c’est que ceux qui se disent « écologistes » sont des gens grossiers qui ne connaissent rien à rien. C’est dommage. Parce que maintenant, dire à Monsieur M. qu’il faudrait faire ceci ou cela parce que c’est « écologique », et bien ça le rend méfiant …
Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :