Des agriculteurs.

Que n’ai-je entendu ou lu de préjugés sur les agriculteurs et les éleveurs ! Pollueurs ne se souciant guère de l’environnement, bouffeurs de subventions vivant plus qu’à l’aise en travaillant peu, perfides insensibles à la souffrance animale, insupportables machos, incultes, arriérés, technophobes, alcooliques, racistes, fascistes et j’en passe !

Le pire étant que j’ai moi-même pu parfois croire à certaines de ces idées toutes faites.

Deux semaines à vivre quasiment avec eux, à aller à leur rencontre, à observer et à écouter auront suffit : il ne reste rien de tout ça. J’ai vu trop de courage, trop d’attentions portées à l’autre, trop de pragmatisme pour y croire encore. J’ai écouté les contraintes qu’on leur impose. Je les ai entendu s’énerver contre telle personne qui garde trop de chevaux sur si peu d’espace, croyant sans nul doute bien faire mais créant – eux le savent – de l’angoisse chez ces bêtes. Je les ai vu offrir du foin, discrètement : ils ont la générosité secrète. Je les ai entendus s’agacer de directives européennes qui n’aident pas à ce que leurs vaches se sentent bien. Je les ai observés se soucier du bien commun plus que de leur propre gloire. J’ai rencontré leurs épouses, toujours la tête haute et devant lesquelles eux-mêmes se courbent presque. Ils m’ont raconté toutes les mesures qu’on leur demande de prendre pour protéger l’eau, l’air et la terre, sans jamais leur demander leur avis alors même qu’ils seraient force de propositions autrement plus constructives, basées sur leurs observations pertinentes de l’environnement, leur bon sens et leur capacité à réagir vite. J’ai observé celui-là s’attendrir devant un môme tout crépu, et cet autre devenir rouge de rage parce qu’ailleurs quelqu’un avait profané des tombes d’une autre religion à laquelle il ne comprend rien, mais quelle importance ? Et cet autre encore, fier comme un paon de l’indépendance de sa fille ! Ou ce grand gaillard qui pleurerait presque parce que sa herse a fauché un serpent, s’émouvant en racontant le vol des buses au dessus de son champ !
J’ai rencontré des hommes fiers, soucieux de préserver les arbres et les haies, conscients de ce qu’ils doivent aux technologies, s’inquiétant de leurs bêtes presque autant que de leurs enfants, m’ouvrant leur porte sans prêter grande attention aux préjugés qu’ils peuvent avoir au sujet d’une femme qui vient de la ville et qui ne sait pas bien travailler avec ses mains. D’ailleurs ces soi-disant incultes sont quasiment les seules personnes rencontrées qui ne prennent pas à la légère le métier d’écrire, là où d’autres plus cultivés ne peuvent s’empêcher de s’enquérir de ce que je fais de plus sérieux.
Je voudrais ne plus entendre les âneries proférées à leur encontre. Je voudrais que chacun de celles et ceux qui restent persuadés que les agriculteurs sont des gens infréquentables viennent passer du temps auprès d’eux plutôt que de juger de loin, depuis leur cher béton. Ceux-là descendraient peut-être de leur piédestal immérité. Mais ils ne viendront pas. Ils sont souvent trop bouffis d’orgueil, trop persuadés d’avoir raison et d’être eux-mêmes les sauveurs du monde.
Tant pis pour eux.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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