Solidarité 2.0

Quand j’étais gosse, autour de moi, on ne disait jamais : « Nous devons être solidaires ». On disait « Je vais aider tante J. à remplir ses papiers ; H. est en panne de voiture je vais aller pousser ; P. est à l’hôpital, son épouse va habiter à la maison le temps qu’il en sorte parce que ça sera plus facile pour l’emmener tous les jours voir son mari et on ne va quand même pas la laisser toute seule. »

On ne disait pas non plus « Nous devons être tolérants », mais je voyais ma mère écouter patiemment tel ou telle et distiller de sages conseils afin de les aider à consolider les liens distendus.

On ne disait pas plus « Il faut se souvenir », mais on ne laissait pas les plus âgés tout seuls, et on ne leur coupait pas la parole même s’ils vous racontaient pour la centième fois le même souvenir. Même si ces souvenirs étaient anodins. Les petites histoires qui racontent l’Histoire, on n’en parlait jamais, ils contenaient trop de souffrances alors mieux valait les laisser derrière nous. Le présent contenait assez de sources d’inquiétudes pour ne pas se rajouter ce poids-là.

J’ai grandi au milieu de ces façons de faire qui me semblaient on ne peut plus naturelles. J’imaginais même que c’était ainsi que fonctionnait le monde : on ne refusait pas un service qu’on était en capacité de donner, on n’en tenait pas les comptes et on ne les déduisait pas des impôts.

Nous voilà dans la dernière dizaine d’années du précédent millénaire. Pour des raisons qu’à l’époque je n’étais pas en capacité de comprendre, une famine sévissait en Somalie. Et pour une autre raison que je ne comprenais pas plus, on me demandait de régler le problème en apportant du riz à l’école. Seulement voilà : je n’aime déjà pas obéir à la pression sociale, encore moins pour faire quelque chose dont je ne comprends pas le sens. En quoi donner un bol de riz empêcherait la famine de revenir demain ? Suis-je vraiment certaine que ce riz nourrira les bonnes personnes ? Pourquoi tout le monde, de la télévision aux enseignants, s’acharne à vouloir me faire donner du riz ? Ne trouvant pas les réponses adéquates, je refusai de participer à cette opération. J’étais la seule de ma classe, j’évitai donc les regards noirs, les propos orduriers et les cailloux qu’on me lançait.

Un peu plus tard, je découvrirai la vertu du sourire cynique quand une large partie de ce riz récolté dans les écoles françaises fut détourné au profit de groupes armés.

J’ai encore grandi jusqu’à en devenir adulte, la mondialisation galopait, Internet se répandait et les injonctions à la solidarité se multipliaient. J’apprendrai qu’il faut être solidaire du Tibet, des Indiens du Chiapas, de la Palestine, des enfants de Calcutta, des enfants du Cambodge et de Chine, des femmes Afghanes, des enfants africains qui meurent régulièrement de faim ou du sida, …

Pourtant les mêmes questions demeuraient : en quoi le fait que je donne de l’argent fiscalement et partiellement remboursable aiderait ces gens qu’on me fait voir dans la télévision ? En quoi le fait de regarder une femme se faire lapider la sauvera-t-elle ? En quoi la nausée que ça me provoque a-t-elle un intérêt ? Comment ma signature sur une pétition pourrait libérer le Tibet ?

Je jetai ma télévision par la fenêtre et je me mis à lire la presse, avec retenue d’abord et de plus en plus frénétiquement. Et Internet était maintenant partout ou presque, je pouvais donc m’informer en dehors des comités de soutien qui, au fond, ne m’expliquaient pas grand-chose.

Je découvrais tour à tour que le Tibet était une théocratie dont le dogme religieux abhorre les femmes, que les gens du Hamas et du Hezbollah ne sont pas exactement de sympathiques personnes que j’aurais envie d’héberger à la maison et que l’immense majorité des dirigeants africains ne se soucient guère de la prolifération du sida sur leur continent. En bref, je découvrais que les gentils et les méchants, ça ne fonctionne que dans les films et que la réalité est infiniment plus complexe.

Pourtant, non seulement les injonctions à la solidarité continuent de se multiplier, mais voilà qu’elles se mettent en plus à concerner le passé. On m’explique partout et tout le temps qu’en tant qu’européenne blanche, je dois m’arrêter et m’autoflageller en permanence pour la colonisation, l’esclavage et le massacre des amérindiens. Mes ancêtres sont coupables, je dois donc m’excuser encore et encore.

Seulement voilà. Mes grand-parents étaient trop vieux et mes parents trop jeunes pour aller étripailler des algériens. Et quand bien même ils l’auraient fait, je n’étais moi-même pas née. J’ignore tout à fait d’où venaient et où vivaient mes ancêtres, mais quelque chose me dit que s’ils avaient été esclavagistes, ma famille aurait été plus riche. Ce que je n’ignore pas, par contre, c’est que la France a aussi construit sa puissance technique et économique sur leur misère, et que pour autant, ils n’ont pas leur place dans les livres d’Histoire. On y voit bien quelques pages sur la Révolution Industrielle, mais nulle trace des corps broyés des mineurs à peine mieux traités que les esclaves. Notez que nous n’en faisons pas un drame aujourd’hui : c’était profondément injuste, mais on ne refait pas le passé. Je n’oublie pas, mais je ne vais pas aller chialer pour réparations posthumes. Quand aux Amérindiens, à ma connaissance, je n’ai pas d’oncle d’Amérique. L’histoire de ce massacre est triste, mais qu’y puis-je ?

En matière de solidarité et d’auto-flagellation mémorielle, j’ai bien cherché, mais je ne trouve nulle part trace de demande de contrition des Arabes pas moins esclavagistes, des descendants des Incas et des Aztèques pour leurs sacrifices humains et leurs guerres fratricides, des tribus africaines ayant vendu leurs voisins. Il semble que la solidarité et la mémoire soient sélectives.

On reproche à la France d’être paternaliste avec l’Afrique. On lui reproche aussi de ne pas l’aider assez. Je dois manquer de schizophrénie, car je ne comprends pas. On reproche à la France d’intervenir pour préserver ses intérêts. Si quelqu’un venait voler des légumes dans mes plantations, je n’hésiterais guère à lui botter le cul. Pourtant la terre que je cultive ne m’appartient pas. On reproche aux européens en général et à la France en particulier, quand on est français, d’être les grands méchants de l’histoire. Il est vrai que les pays européens se sont souvent comportés comme des salopiots avec foi et lois. Seulement, nous sommes au XXIè siècle. Nous avons aboli l’esclavage. Tout le monde, hommes, femmes, riches et pauvres, a le droit de vote, le droit d’association et le droit à la parole. Il y a bien longtemps que nous n’avons plus assassiné en masse pour des histoires de dogmes, de diable ou de bon dieu. Les pays les plus esclavagistes du monde moderne ne s’appellent ni France, ni Angleterre mais Algérie, République démocratique du Congo, Libye, Mauritanie ou Arabie Saoudite. Cette persistance d’un concept aussi abject que l’esclavagisme à notre époque est intenable, mais nous sommes tant occupés à regretter le passé qu’on a bien de la peine à regarder les réalités présentes. Le colonialisme moderne émane de la Chine, il prend des formes différentes, plus économiques que guerrières, mais la colonisation est bien réelle. Pourtant, nous regardons ailleurs, vers nos pires saloperies de jadis. Quant aux massacres au nom de la foi, ils ne se passent pas chez nous non plus, pourtant on continue de se lamenter sur les Croisades et ça n’aide personne.

Nous voilà champions du monde de la lamentation mémorielle, comme si se rouler par terre de honte y changerait quelque chose. Pourtant, nous avons appris. Dans le cas hypothétique où nous découvririons une planète habitable peuplée de créatures moins bien armées que nous, beaucoup voudraient se lancer dans sa colonisation à l’ancienne. Mais beaucoup d’autres, ayant de la mémoire, s’y opposeraient pour peser dans la balance. Parce qu’à notre époque, il y a une balance. Cette balance est la preuve que nous avons tiré des leçons du passé. C’est à ça que sert le passé : se souvenir est utile pour ne pas recommencer les mêmes erreurs encore et encore. Il est aussi utile pour éviter d’avoir à aller de l’avant, mais cette utilité-là est pernicieuse.

Refusant de me lamenter sur un passé qui ne me concerne que très indirectement, refusant de me sentir responsable de la faim dans le monde, refusant tout simplement de me faire mal inutilement, je ne donne pas d’argent aux associations pour financer leurs frais de communication et leur paternalisme moderne, je ne signe pas de pétition et, honte à moi, je ne me flagelle en aucun cas. J’ai fait le choix d’appliquer une forme de solidarité d’avant l’ère du 2.0. Si on a besoin de moi, que ce soit pour mener un troupeau, dépanner une voiture, m’arrêter pour un auto-stoppeur – et faire un détour – , ramasser les patates dans un champ, conduire quelqu’un à l’hôpital, passer un peu de temps avec une vieille dame qui s’ennuie et qui radote, je ne le refuse jamais, sauf à être dans une incapacité réelle à rendre le service demandé. Je ne suis pas un super-héros. Je ne suis pas masochiste. Je suis juste un individu lambda qui voudrait que le monde cesse de marcher sur la tête. Et à défaut de m’arracher les cheveux en espérant que ça apporte quoique ce soit, je garde le passé en mémoire sans cesser d’aller de l’avant, vers les autres, les autres qui m’entourent, qui sont bien là, et qui peuvent avoir besoin de ce minuscule quelque chose qui fait vraiment la différence parce qu’il est concret et sans culpabilité.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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