Bon baiser de Roumanie

Ma vieille bagnole brinquebale sur une route pleine de trous qui descend. Elle est large, suffisamment pour que deux bus puissent s’y croiser. D’ailleurs, quand on arrive en bas, à l’entrée de la gorge, nous trouvons un immense parking pour autocars de touristes bordé de boutiques de souvenirs en bois blanc, de type chalets de marché de Noël. Le parking est désert, les boutiques sont closes. En ce mois d’avril froid et neigeux, il n’y a pas le moindre touriste sous la chape grise et sombre du ciel.

Une route large cette fois pour un seul véhicule longe une rivière qui déferle dans un fracas assourdissant. L’eau brunâtre charrie des troncs d’arbres et on y voit même rouler de grosses pierres. Il n’y a pas de digue, et le bitume n’est surélevé que de quelques dizaines de centimètres par rapport à la rivière. Il suffirait que le niveau d’eau monte un peu pour que la route soit inondée et la voiture emportée par les eaux. Nous l’empruntons tout de même. Nous longeons une gigantesque falaise de roche dont le noir tranche avec la neige immaculée. Quelques arbres maigrichons s’accrochent comme ils peuvent sur de minces aplombs. J. voudrait qu’on s’arrête ici pour escalader cette falaise. C’est son obsession, il ne peut pas voir une falaise sans la gravir. Mais on ne peut pas stationner sur cette route. Nous n’avons croisé ni voiture ni charrette depuis un long moment, mais il suffirait qu’un seul véhicule passe pour que ça déclenche une discussion compliquée : aucun de nous ne parle le roumain. Après une court échange, nous décidons de remonter la gorge : on doit pouvoir accéder à la falaise par au dessus, en voiture ou à pied. Nous remontons donc la route et la rivière, doucement. La route n’est pas dans un meilleur état qu’ailleurs.

Nous roulons un long moment. La pente est d’abord très faible, puis la route remonte d’un coup. Là haut, c’est la fin de la gorge. Nous émergeons des falaises sur un plateau. A notre droite, le monstre est là, gigantesque, gris, fumant : une usine à béton. On entend le bruit de ses dents qui attaquent les falaises par le haut. Ses silos sont immenses, démesurés. Les plus gros silos à blé de la Beauce auraient l’air de nains en comparaison. Le pays a besoin de béton. D’énormément de béton. La dictature est tombée il n’y a pas si longtemps. L’Europe se rapproche. L’uniformisation à la mode de l’ouest aussi. Le pays a besoin, envie de supermarchés, de centres commerciaux, de centres d’affaires, de bureau : de béton.

En face du monstre que notre arrivée ne trouble guère dans son repas, il y a … On ne saurait appeler cela un village. Ça n’est pas non plus tout à fait un bidonville. Quelques centaines de bicoques faites de bric et de broc se dressent dans la boue. Tôles ondulées, planches et parpaings d’où émergent de petites cheminées en tuyaux fumants. Le tout est cerné de tas d’ordures. Des sacs plastiques s’accrochent partout et les flocons s’agrippent au sac plastiques.

Nous stationnons la voiture en face de la seule construction en dur que l’on peut voir. Deux roues dans la neige boueuse, deux roues sur la route qui est redevenue assez large pour que nous ne gênions pas même le croisement de deux poids lourds. D’ailleurs, il en sort du ventre du monstre en flux continu, en route vers des chantiers de construction avec leur cargaison de béton.

 

Trois chiens maigres et pelés fouillent une poubelle. Il n’y a personne dehors. Il fait froid. De la maison basse en bois et béton sort un brouhaha de discussions et de rires. Par la fenêtre sale, on aperçoit des gens attablés devant des bouteilles de bière. Un bar. Nous entrons.

Le silence se fait dans la salle. On nous observe.

Nous sommes quatre. Sur la route depuis une dizaine de jours, nous avons bivouaqué sous tente chaque soir sans une seule douche. Nos vêtements sont sales, plus encore que nous-mêmes. Mes trois compagnons ont les cheveux gras, presque collants. Je n’ai pas cet ennui, j’ai les cheveux très courts, presque rasés. Je suis sortie de l’hôpital une quinzaine de jours avant le départ. Quelques jours de lit pour une suspicion de pneumonie. Sous la crasse, je reste pâle. Et pourtant, j’ai l’air en excellente santé comparativement aux visages fatigués qui se tournent vers nous. Nous avons l’air propre, sans la poussière de béton qui s’est incrustée dans leur peau devenue grise. Après quelques secondes à observer ainsi les étrangers qui viennent d’entrer, les conversations reprennent. Nous nous asseyons près d’un antique poêle à bois et nous commandons du café, même s’il est deux fois plus cher que la bière. La monnaie est si faible qu’il nous faut plusieurs billets plastifiés à cinq chiffres pour payer la tournée.

Aucun de nous n’est très à l’aise. Il y a quelque chose d’étrange dans cette salle enfumée, quelque chose que nous n’arrivons pas à nommer. A part la patronne et sa fille, il n’y a ni femme ni enfant. Un homme se lève et sort en titubant. Nous nous sentons observés. Nous n’osons pas parler, nous n’osons pas non plus nous taire. En m’exprimant dans un mélange de français et d’anglais, avec les mots de politesse en roumain, j’arrive à me faire indiquer les toilettes par la patronne. Il faut sortir et contourner le bar : dehors, il y a une petite cabane en bois. Derrière, il y a un potager enneigé et un chien attaché à sa niche par son cou pelé avec deux mètres de chaîne épaisse. Il m’observe en grognant. J’ouvre la porte de la cabane et retiens un haut-le-cœur. Ce sont des toilettes à la turque. Il y a vaguement l’espace de poser ses pieds, mais à trop s’accroupir, on se trouverait le cul posé sur le tas de merde. Je referme la porte et je vais pisser derrière la cabane.

Je retourne m’asseoir et nous commandons une deuxième tournée de café. Nous commençons à nous réchauffer. On nous observe toujours. Du coin de l’œil, nous observons aussi les hommes qui nous entourent. Et on finit par comprendre ce qui nous mettait mal à l’aise. Pas un seul de ces hommes n’est entier. A certains, il ne manque que quelques doigts. A d’autres, un œil, une main, une jambe, un bras. Le monstre d’en face ne mange pas que la roche des falaises.

Nous reprenons la route. Il nous faut trouver un bivouac avant la nuit.

 

 

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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