Du noir de service

Je me doutais bien qu’allumer la télévision hier soir ne serait pas une bonne idée. Mais je l’ai fait quand même. La composition des plateaux était entre le comique et le pathétique. Car voilà que pour parler de la mort d’un noir, on invite quelques noirs de service. Peu importe qu’il s’agisse d’un footeux antillais, d’une ex-ministre, d’un journaliste originaire d’un pays d’Afrique aussi proche de l’Afrique du Sud que l’Australie l’est de l’Irlande, l’essentiel était qu’ils soient noirs. On ne peut tout de même pas ne laisser que des blancs parler d’un noir, ça aurait l’air raciste. Quant à inviter des arabes, il y a des limites à tout. Que la présence de noirs soit habituellement marginale sur ces mêmes plateaux ne compte pas, hier c’était différent, le noir était indispensable, mais seulement en tant que tel. Même s’il ne connaît pas grand-chose à l’histoire de l’Afrique du Sud : c’est tout à fait secondaire.
Il paraît que la France n’est pas un pays communautariste. Il paraît que c’est outre-Atlantique, qu’ils le sont et que c’est très vilain. Pourtant, on ne voit chez nous des noirs dans la télévision qu’au moment où c’est le fait d’être noir qui intéresse. Au cinéma, si un noir apparaît dans un scénario, il vient forcément de banlieue, il parle mal et c’est un larbin. La France n’est pas prête pour un Forest Whitaker ou un Denzel Washington.
Hier, j’ai vite craqué. Déjà que les mêmes messages dégoulinants et approximatifs me gonflaient, mais cet évident racisme que personne ne semble vouloir voir comme tel a fini de me donner la nausée.
J’ai donc enchaîné avec un vieux western de John Ford de 1962, dans lequel le très Républicain John Wayne est à deux doigts de casser la tête du patron d’un saloon parce qu’il ne veut pas laisser son pote noir boire un coup avec lui au comptoir. Évidemment, le bistrotier n’insiste pas, c’est John Wayne, tout de même. Les noirs américains n’ont obtenu le droit de vote que trois ans plus tard. Fut une époque ou même le plus réactionnaire des cinémas avait un temps d’avance sur le reste de la société. Aujourd’hui notre télévision autant que notre cinéma ont pire qu’un temps de retard : ils véhiculent l’abjecte vision selon laquelle un noir est avant toute autre chose un noir.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

2 responses to “Du noir de service

  • Reine Zinzin (Christine Nesser)

    Merci Tagrawla pour cette excellente analyse de la situation française.

    Non pas que ça me réjouisse, hélas. Je me demande ce qui pourrait pousser les médias et les politiques à prendre enfin conscience (sauf pour ceux qui le font exprès, en usent et en abusent) du décalage saisissant qu’il y a entre leur vision de notre société et la société civile.

    Il va sans dire que leur façon de faire contribue amplement à créer le malaise dans lequel nous nous trouvons, angoisse pour certains, souffrance et rage pour d’autres…

    Nous prenons gentiment le chemin qui nous mène droit dans le mur, et rien ne semble pouvoir nous arrêter.

    • Tagrawla Ineqqiqi

      J’ai bien peur que cette façon de faire ne soit même pas consciente. Pire ! Je crois que les personnes concernées ont complètement intégré la position qu’on attend d’eux. Et partant de là, je ne vois vraiment pas comment les choses pourraient s’inverser.
      Peut-être fraudrait-il lancer une grande lecture nationale de Franz Fanon ?

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