La vie d’Albert : une histoire algérienne.

Albert Lévi est né au début des années vingt, à Blida en Algérie. Blida était une ville paisible où l’eau ne manquait pas plus que les arbres, loin ni de la Méditerranée ni des montagnes. Il y faisait bon vivre, malgré les nombreuses casernes françaises.

Albert grandit dans une famille de commerçants juifs, croyants mais libéraux. Ils côtoient indifféremment arabes, juifs et français. Ni riches ni pauvres, ses parents envoient Albert à l’école, il y apprend tout ce qu’on peut y apprendre, grandit sans histoire et devient un beau jeune homme. Bien fait de sa personne, Albert est un séducteur invétéré aux nombreuses conquêtes, et il le restera une bonne partie de sa vie. On ignore si Albert a des frères et sœurs, mais on sait que sa mère meurt jeune et que son père décède peu de temps avant la guerre : quand elle éclate, Albert est orphelin. Il s’engage dans l’armée de son plein gré, se sentant français. Affecté à un corps d’artilleurs, la chronologie de ses missions n’est pas très claire. On le retrouve en Alsace, puis en Italie. De toute la guerre, il ne remettra pas les pieds en Algérie : lors de ses permissions, il se rend à Toulon, où il fera – encore – de nouvelles conquêtes féminines. Quoiqu’il y ait perdu beaucoup de ses camarades, Albert revient de la guerre, entier : il n’a jamais été blessé ; par contre, la guerre a abîmé ses poumons, et il se rendra régulièrement en cure à Vichy tout au long de sa vie.

Au retour de la guerre, il lui faut bien choisir un métier : il s’engage dans la police française et est affecté à Blida où il se marie avec Myriam, une jeune femme splendide, au corps fin et aux grands yeux noirs bordés de cils immenses. Avant de l’épouser, Albert lui a envoyé de nombreuses lettres qui ne laissent aucun doute : il était fou amoureux d’elle. Pour autant, on ne peut pas dire qu’il lui soit resté fidèle. Mais nous l’avons dit, Albert a une âme de séducteur.

Le jeune couple passe ses week-ends avec leurs amis sur les plages. Ils ont beaucoup d’amis et une vie sociale intense. Albert prend un peu de grade dans la police et la naissance de leur unique fils, en 1953, vient parfaire leur bonheur. Quoique peu pratiquante, la famille organise une grande réception pour la circoncision de leur enfant, à laquelle tous les collègues d’Albert, quelle que soit leur confession, sont conviés. Leur fils grandit puis la guerre d’Algérie, que l’on ne nommera ainsi que bien plus tard, éclate. Albert se sent toujours français, est toujours policier et le restera jusqu’à son rapatriement en France. Quand le général Massu vient présider aux festivités du 14 juillet à Blida, en 1958, Albert est là, avec son fils. Le général prit le garçonnet dans ses bras, l’embrassa et la photo fit la une des journaux le lendemain. Fier, Albert fit tirer la photo en de nombreux exemplaires et envoya ceux-ci aux membres de sa famille. Quand l’année suivante, une famille fut victime d’un attentat dont seule une petite fille sortit indemne, Albert était là aussi. Cela finit de le convaincre qu’il resterait dans le camp des français.

Mais les français perdirent la guerre, et la famille Lévi fut rapatriée à Marseille. Grâce à un courrier de soutien de Gaston Defferre, Albert et sa famille y obtiennent vite un logement social. Mais la famille est brisée. Myriam est toujours aussi belle, mais la fatigue et la tristesse ont imprimé son visage de rides d’amertume. Elle mourra de chagrin quelques années plus tard, malgré un voyage à Paris que son mari lui a offert pour lui remonter le moral. Albert n’a plus l’envie de séduire. Sa vie n’est plus rythmée que par le tiercé auquel il joue quotidiennement entre deux verres de pastis. Son fils quitte la maison et ne donne plus de nouvelles. Albert trouve un logement plus petit et moins cher à la Grande Motte : il déménage dans ce qui deviendra sa dernière demeure. Il s’y éteindra en 2009, sans dette, sans ami et sans famille.

***

En 2009, alors que j’habitais quelque riante forêt dans l’Hérault avec d’autres gentils hurluberlus, sans autres revenus que la débrouille, nous avions l’habitude d’aller fouiller, à la nuit tombante, les bennes des déchetteries de la région. On y trouvait toutes sortes de choses plus ou moins utiles. Des vêtements, des chaussures – souvent neuves, parfois à la bonne pointure – , des sacs, des lunettes de soleil, des téléphones et leurs chargeurs, un chargeur de batterie de voiture, des pièces mécaniques, des jouets, des tapis, un laboratoire complet de développement de photographies …

Un soir que nous nous adonnions à notre habituelle marotte, quelqu’un trouva un manteau d’uniforme. Sur les boutons était gravée la mention «Algérie Police d’état ». Un peu plus loin, nous trouvâmes une robe de mariée un peu jaunie qui n’avait pu être portée que par une femme grande et mince. En fouillant encore, nous découvrîmes une paire de menottes, une matraque, un étui de pistolet, une pince à tiercé, des verres gravés d’une célèbre marque de pastis, une menorah – le chandelier à sept branches des juifs –  et plusieurs cartons de lettres et de photos en noir et blanc. Nous avons tout rapporté dans les bois, et nous nous sommes réunis autour de cette vie jetée à la poubelle. Ce fut une étrange soirée.
Je ne sais pas si Albert était un homme bon ou mauvais. Je ne peux déduire ce qu’il aimait et ce qu’il ressentait que de ses lettres et de ses photos. Depuis, au fil de mes propres déménagements, les lettres et les photos se sont de nouveau égarées. Mais la vie d’Albert s’est imprimée dans ma mémoire. Et de cette vie, il ne reste désormais plus qu’une seule photo.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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