Salman Rushdie, une autobiographie : Joseph Anton

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Habituellement, je ne me tourne pas volontiers vers les autobiographies : elles sont trop susceptibles de virer à l’auto-panégyrique et quoi qu’il n’existe pas de vie qui ne ferait un bon roman, il me semble que le principal intéressé est trop susceptible de manquer d’objectivité. Il suffit de prendre connaissance de l’autobiographie d’un personnage comme Lawrence d’Arabie pour s’en convaincre.

Néanmoins, Salman Rushdie a un parcours singulier : son parcours s’est inscrit malgré lui dans l’histoire contemporaine, et à travers l’histoire de la tristement célèbre fatwa prise à son encontre, c’est toute l’histoire de la montée de l’intégrisme religieux qu’on peut lire. De surcroît, les réactions gouvernementales à son sujet en disent long des rapports géopolitiques. Et puis Salman Rushdie est un excellent écrivain à la pensée acérée. J’ai donc dérogé à la règle pour me plonger dans son autobiographie : Joseph Anton.

Et quel fourmillement d’informations, de réflexions et de portraits ! Outre l’histoire de Rushdie lui-même, on découvre aussi les acteurs de sa face cachée. Le récit est peuplé d’éditeurs parfois d’un courage exceptionnel, souvent d’une incommensurable lâcheté ; de politiciens plus soucieux de leur image que de la défense de la liberté d’expression ; d’une gauche anglaise dont l’auteur attend beaucoup avant de devoir se résoudre à la voir choisir de ne pas perdre le vote des musulmans plutôt que de prendre parti pour un concept impalpable ; de gouvernements qui, à l’inverse, n’hésitent pas à soutenir un auteur menacé et d’autres encore qui préfèrent tout bonnement interdire un livre sans même l’avoir lu.

On découvre aussi la cuisine des services secrets, la façon d’agir des différents services d’états de protection des personnalités : de la démesure américaine à l’inhumanité du Raid français en passant par la discrétion absolue de la police norvégienne.

On croise beaucoup d’auteurs, cinéastes et musiciens : certains, tel Harold Pinter, ne baisseront jamais les bras dans le combat pour la liberté d’expression, d’autres, tel John le Carré, se montrent tout simplement égoïstes et odieux.

Enfin, cette aventure fournit à l’auteur le support à une profonde réflexion sur la place de la littérature dans le monde, dans l’histoire, sur la façon dont un livre naît et sur ce qu’il apporte au lecteur, dans l’absolu et indépendamment de l’histoire qu’il raconte.

Seul bémol au plaisir pris à la lecture de cet ouvrage d’une densité impressionnante : la description que fait Rushdie de certains points de sa vie privée donne l’impression de l’observer par un trou de serrure, et ça n’est absolument pas agréable. Alors que les tabloïds n’ont eut de cesse de le traquer comme ils savent si « bien » le faire, on aurait aimé qu’il s’abstienne de tomber dans le même travers de l’exposition publique de sa vie amoureuse.

On pardonne néanmoins à l’auteur ces quelques passages exhibitionnistes dans la mesure où l’ensemble de l’œuvre porte en elle une intelligence rare, un style puissant et de nombreuses clefs de compréhension tant de la nature humaine que du monde qui nous entoure.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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