Du pacifisme des boucs émissaires

Vous êtes-vous déjà demandé s’il existait dans l’histoire un ou plusieurs peuples n’ayant jamais eu à cœur de déplacer les frontières et/ou de convertir son voisin en le massacrant ?

Il existe bien des peuples pacifistes au moins dans l’imaginaire collectif. Mais quand on regarde la réalité en face, les mythes s’évanouissent vite. Déterrer la hache de guerre chez les Amérindiens n’était pas qu’une mauvaise blague de western. L’Inde a bonne réputation, pourtant les sacrifices humains à Kali furent jadis une réalité. Plus récemment, les batailles autour du Cachemire ou la possession de la bombe nucléaire ne sont pas des signes de pacifisme sans faille. Si les Massaïs avaient une caste de guerriers, ça n’était pas pour mener les bêtes pâturer. Les Aztèques guerroyaient gaiement et pratiquaient joyeusement le sacrifice humain rituel. Les Dogons et les Peuls se sont longtemps tapé dessus. Quand Pizarro mit le pied chez les Incas, ils étaient en pleine guerre civile pour une histoire de transmission du pouvoir. Les Chrétiens, non contents de brûler les incroyants, massacraient encore d’autres Chrétiens. Gengis Kahn, le plus célèbre des Mongols, n’est pas précisément connu pour avoir distribué fleurs et tendresse tout au long de ses chevauchées. Les Bouddhistes birmans, en ce moment même, tuent des musulmans à tour de bras. Les arabes ont longtemps pratiqué l’esclavagisme et tout porte à croire que cela existe toujours au Qatar. Les razzias n’étaient pas non plus une grande fête de la paix. Les premiers anthropologues ont observé chez les Yanomamis d’Amazonie des massacres de nouveaux-nés de tribus adverses. Quant à l’Europe, les guerres n’ont cessé de la parcourir au travers des siècles.

On a beau regarder partout et n’importe quand, on tombe toujours sur des guerriers, des massacres, au nom de Dieu – souvent –, d’une frontière, d’un principe, d’une couronne ou de l’intérêt financier de tel ou tel.

Il existe pourtant bien deux peuples qui, dans l’ensemble, n’ont jamais cherché à convertir à coups de triques, n’ont jamais mis en œuvre un massacre au nom de leur Dieu, de leur roi ou d’une quelconque frontière, précisément parce qu’ils n’ont ni roi ni frontière.

Le premier de ces peuples, c’est le peuple Juif. On me répliquera sans doute qu’Israël n’est pas précisément un pays des plus pacifistes. Mais si Israël n’est certes pas un pays laïc, loin s’en faut, pour autant, il n’est pas le pays de tous les Juifs. Beaucoup d’entre eux ne se reconnaissent pas dans sa politique. Les Naturei Karta, par exemple, sont ultra-orthodoxes et militent pacifiquement pour le démantèlement de l’état d’Israël, un État qui ne représente donc que lui-même et certainement pas tous les Juifs du monde. Un tiers seulement d’entre eux est Israéliens.

La religion juive n’est pas une religion prosélyte. On naît Juif, on ne le devient pas. Il n’est donc d’aucune utilité d’aller faire rentrer une Torah à coups de pioches dans la tête de son voisin. Les Juifs les plus radicaux s’élèvent contre toute idée d’assimilation : ils ne se mélangent pas avec les autres. Mais pour autant, aucun d’eux n’a jamais appelé au massacre des Goys puisque Dieu est censé s’en charger lors du Jugement Dernier. Il n’y a pas de caste de guerriers chez les Juifs, et quoiqu’ils se fassent malmener et massacrer depuis au moins l’avènement de la Chrétienté à Alexandrie, ils ne se sont pas même violemment révoltés au cours de leur histoire.

Le second de ces peuples exempts de caste guerrière, ce sont les Roms. De l’Inde à l’Europe de l’Ouest en passant par la Perse, on a beau retourner les annales de leur passage dans tous les sens, nulle trace de massacre perpétré par les Roms tout au long de leur histoire. Bien sûr, on les accuse de voler des poules. C’est sans doute vrai. N’ayant pas accès aux circuits économiques classiques, ils doivent bien nourrir leurs enfants. Et s’ils ne le faisaient pas, on trouverait bien le moyen de leur reprocher de ne pas pourvoir aux besoins de ces gamins, quitte à voler des poules. Notez, pour la petite histoire, qu’on trouve mention des « voleurs de poules » dans les contes traditionnels tsiganes : c’est ainsi qu’ils désignent les non-tsiganes.

Nous avons donc deux peuples qui en tant que tels n’ont jamais déclaré de guerre, n’ont jamais cherché à convertir à leur religion ou à leur mode de vie, n’ont jamais parsemé leur histoire de massacres. Et nous avons là les deux peuples qui servent régulièrement de boucs émissaires au reste du monde.

Vivant leurs vies à part, et malgré d’autres travers bien moindres qu’une guerre de tranchée ou qu’une bombe atomique, ils réussissent là où nous avons tous échoué. Seraient-ils malmenés pour cette raison même ? Est-il envisageable que l’image qu’ils nous renvoient de nos propres massacres nous soit à ce point insupportable que nous préférions les rejeter ? On leur reproche généralement d’être mal intégrés au reste du monde. Il est difficile de ne pas entendre ici l’écho du philosophe Indien Jiddu Krishnamurti « Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade. »

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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