Félix Fénéon ou l’art du fait divers.

feneon

Connaissez-vous Félix Fénéon ?
Si la réponse est « non », laissez-moi vous présenter le bonhomme.
Félix Fénéon était employé au ministère de la guerre. Il était celui vers qui on se tournait pour rédiger des rapports. D’abord parce qu’il aimait ça, mais surtout parce qu’il avait un vrai talent, reconnu de tous. Ses rapports n’étaient pas de simples résumés administratifs de faits, ils étaient de véritables chefs d’œuvre littéraires, d’une incroyable concision.
Fénéon n’était pas seulement une petite main du ministère de la guerre : c’était aussi un activiste anarchiste. Il participait à de nombreuses revues de cette obédience politique. Accusé de terrorisme, il fut entre autres défendu par Mallarmé – excusez du peu. Lors du procès, Fénéon, qui parlait aussi bien qu’il écrivait, ridiculisa les magistrats par ses réparties piquantes et spirituelles. Il fut acquitté.
Il participa activement à la défense du capitaine Dreyfus, puis continua de collaborer avec plusieurs journaux. C’est dans ce cadre qu’il fit de la rédaction de faits divers un art à part entière. Il écrivait des « Nouvelles en trois lignes » : chacune de ces trois lignes étaient à la fois d’une précision sans appel et d’une poésie rare. À relire aujourd’hui – un siècle plus tard – ces fameuses Nouvelles en trois lignes, on ne peut qu’être frappé par leur aspect contemporain :
« Madame Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage. »
 » Trois ivrognes lyonnais frappaient Melle Anselmet, gérante d’un café. Son amant intervint, tira, tua l’un et l’a blessée. »
 » Le professeur de natation Renard, dont les élèves tritonnaient en Marne, à Charenton, s’est mis à l’eau lui-même : il s’est noyé. »
 » Un pauvre d’une quinzaine d’année se jette dans le canal, plaine Saint Denis ; on lui tend une gaule, il la repousse et coule à pic. »
« Mal en prit à Renaud de se hasarder à portée de fusil du professeur Thalamas, qui chassait à Gambais. A cette heure, il agonise. »
« Suicide à la carbonisation : Mme La Bise, de Landriec (Finistère), imbiba de pétrole ses jupes et alluma. »
« Les filles de Brest vendaient de l’illusion sous les auspices aussi de l’opium. Chez plusieurs la police saisit pâtes et pipes. »
Il y a un siècle déjà, on s’immolait – comme on dit aujourd’hui – , on se tirait dessus, les accidents de chasse étaient les mêmes, la même misère avait les mêmes effets, les petites frappes tiraient sur des quidams, on se droguait. Et il y a un siècle déjà, Félix Fénéon relatait tout ça en 140 caractères et moins.

Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :