Augustine

Augustine était l’aînée et seule survivante d’une famille de vingt et un enfants. Elle avait élevé tous ses frères et sœurs, réglant le temps de sommeil de chacun en fonction des espaces disponibles dans les lits pour les plus grands et dans les tiroirs de commode ouverts pour les plus petits,. Elle distribuait la nourriture équitablement : ceux qui travaillaient avaient droit à une couche de saindoux sur leur pain, les autres devaient se contenter du seul pain. Plus tard, elle avait eu à son tour quatorze enfants, avant d’élever ses trente-deux petits enfants, puis avait gardé quotidiennement ses quatre petits-petits-enfants, tous ses enfants et petits-enfants vivants habitant le même quartier qu’elle.

Augustine avait une mémoire infaillible pour ce qui concernait les prénoms et dates de naissance de sa descendance, elle était par contre régulièrement sujette aux trous de mémoire quand il s’agissait des prénoms de ses brus. Elle n’avait plus de gendre depuis qu’elle avait réussi à pousser ses deux filles au divorce. A son sens, un mari était un bon à rien dont la seule utilité était de permettre d’avoir des enfants. Une fois que le nombre d’enfants désirés était atteint, elle estimait qu’il valait mieux se débarrasser des pères qui finiraient de toutes façons alcooliques et impotents. Les enfants donnaient assez de travail pour ne pas en plus s’encombrer de ces parasites. Ses fils constituaient bien sûr l’exception : elle avait su les élever de manière à ce qu’ils se consacrent corps et âmes prioritairement à leur mère. Aucune décision éducative, pour quelqu’enfant de la famille que ce soit, n’était prise sans son assentiment. Pour elle l’éducation consistait essentiellement à jauger du nombre de baffes nécessaires pour faire entrer ou sortir une idée de la tête d’un enfant.

Augustine avait eu, très jeune,  un mari qui n’était ni fainéant ni malade. Peu de temps après la naissance du quatorzième enfant, la famille avait du fuir sa maison sous les bombardements ennemis. Mais la colonne d’exilés fut bombardée à son tour et son mari périt. Elle chargea le corps de son défunt époux sur une brouette,  l’inhuma à la va-vite quelques kilomètres plus loin, dans un jardin public et vint le récupérer après la guerre pour l’enterrer dans son jardin à elle. Tout le reste de sa vie, elle se recueillit chaque jour sur cette tombe. Pour autant, personne ne l’a jamais vu verser une larme pour lui.

Quand venait une élection, Augustine donnait à tous ses consignes de vote. Chaque année, on remplaçait le calendrier du journal l’Humanité affiché dans la cuisine par le suivant. Cela ne laissait aucun doute sur l’orientation du bulletin glissé dans l’urne par l’ensemble des membres de la famille, du moins au premier tour : personne n’aurait osé aller à l’encontre des ordres de la Mère, comme tout le monde la nommait, toutes générations confondues. Augustine pouvait encore, à la fin de sa vie, réciter de mémoire quelques uns des plus fameux discours de Georges Marchais. Chaque dimanche, à l’heure où les cloches de l’église toute proche de sa maison appelaient à la messe, Augustine faisait chanter dans la rue l’Internationale à toute la famille. Quiconque en oubliait un couplet ou faisait semblant de chanter avait la certitude de se faire tirer les oreilles jusqu’à ce qu’elles en deviennent violettes. Aucun de ses descendants n’était autorisé à consommer quelque produit américain que ce soit. Boissons gazeuses, jean’s et rock’n roll était interdits de séjour sous son toit. Augustine espéra jusqu’à la fin de la guerre froide que les russes viendrait libérer la France de l’odieux impérialisme. Le jour où le Mur tomba, elle pleura à chaudes larmes pour la première fois de son existence.

Depuis leurs divorces, ses filles et leurs enfants vivaient sous son toit. Augustine estimait qu’une femme qui se respecte ne peut pas vivre en mère célibataire. Avec eux vivait aussi un vieux célibataire, évidemment ouvrier de son état – Augustine pensait qu’il s’agissait du seul et unique métier respectable. Personne ne se souvenait vraiment de la manière dont il était arrivé là, mais tout le monde l’appelait « mon oncle ». Il occupait une petite chambre sous les combles, versait l’intégralité de son salaire à Augustine qui lui donnait parfois de l’argent de poche pour ses dépenses personnelles. Mais si le brave homme était pris à fréquenter un débit de boisson, il en était quitte pour une séance de brossage d’oreilles. Il devait également, comme tous les autres membres de la famille, la tenir informée de ses allers et venues. En outre, il avait à charge, en plus de son travail, l’entretien du potager qui nourrissait la famille.

Chaque soir, quand tout était redevenu calme dans la maison, Augustine descendait à la cave, sortait de dessous le charbon sa bouteille d’alcool de genièvre et en buvait quelques gorgées avant de la remettre soigneusement en place et d’aller au lit. L’année de ses quatre-vingt-quinze ans, un jeune médecin tenta de la dissuader de faire perdurer ce qu’il estimait être une vilaine habitude. Il récolta une bordée de jurons et quelques coups de canne.

Même à cet âge avancé, la fougue autoritaire d’Augustine n’a pas tari. La dernière fois que je l’ai vue, elle était assise à sa place habituelle : l’emplacement stratégique de sa maison. Tournée de trois-quart vers la cuisine, elle pouvait surveiller la salle de séjour d’une oreille tout en observant sa première fille qui cuisinait et, au delà de la porte fenêtre, sa seconde fille qui étendait le linge dans le jardin. Elle lançait régulièrement des instructions : « Mets plus de sel ! Mets donc les chaussettes par paire ! » et quand le plus grand de ses petits-petits-enfants s’approcha d’elle, elle lui tapa la tête du bout de sa canne en criant :

« Et toi traînes pas les pieds ! On dirait ton fainéant d’père ! »

Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

2 responses to “Augustine

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :