Les héroïnes oubliées : Christine de Pizan

Prenez un livre scolaire. Comptez le nombre de figures masculines et comparez-le au nombre de figures féminines : vous aurez alors l’illusion qu’aucune femme n’a rien fait avant le XXè siècle, éventuellement le XIXè pour les plus avant-gardistes. Évidemment, c’est un parti pris de gens mal informés, peut-être même mal intentionnés. Remontons donc jusqu’au Moyen-Âge tardif car c’est au XVème siècle que nous pourrons rencontrer Christine de Pizan.

 Christine de Pizan est née dans une famille aisée. Son père, médecin et astrologue de cours, ne voyait pas vraiment pourquoi il ne pourrait pas instruire sa fille au même titre que n’importe quel autre individu. Christine avait soif d’apprendre, une soif inextinguible, et elle était intelligente. Mais sa mère voyait les choses autrement : pour elle, une fille devait apprendre à filer, à chanter et à danser, certainement pas à écrire et encore moins à s’instruire. Cela ne fit que ralentir son apprentissage, mais Christine était têtue.

 A vingt-six ans, la jeune femme est veuve, avec trois enfants en bas âge, une nièce et sa mère à nourrir. Elle n’a pas de protecteur, des changements politiques et la mort de son père ont mis fin aux rentes que percevaient la famille, Christine n’a pas le choix : il lui faut gagner de l’argent. Elle choisit alors le métier … d’homme de lettre.

 Elle se fait connaître par sa poésie – c’est ce qui se vend le mieux à l’époque car les nobles en sont friands . Elle ne cessera jamais d’étudier. Elle sait assez de latin pour s’intéresser à l’histoire, alors considérée comme une discipline fort peu sérieuse. Elle se penche aussi sur la philosophie, la poésie savante et les sciences. Elle se fâche publiquement contre Jean de Meung et son Roman de la Rose alors l’œuvre littéraire la plus connue, copiée, lue et commentée en Europe occidentale : quoique le mot n’existe pas encore, elle accuse ce roman courtois de sexisme et bataille contre cette vision des choses avec des arguments si solides qu’elle gagnera le respect des philosophe de son temps, chose pourtant réputée impossible pour une femme à l’époque.

 Christine écrit également plusieurs œuvres didactiques ayant trait à l’éducation. C’est ainsi qu’elle est une précurseuse de ce qu’on nomme aujourd’hui les études de genre. Elle soutient que l’inégalité intellectuelle entre hommes et femmes n’est pas une inégalité naturelle, mais qu’elle est liée à l’éducation et aux représentations d’elles-mêmes fournies aux femmes par le discours misogyne dominant, éducation et représentations largement dispensées par les femmes elles-même.

 Elle élargit toujours son champ d’apprentissage et de réflexion à la fois sociale, politique et morale et transgresse un tabou en rédigeant des traités dans deux domaines alors éminemment masculins : la théologie et le militaire. Elle écrit le Livre des faits d’armes et de chevalerie. Beaucoup d’hommes diront qu’elle a par là dépassé les bornes. Mais beaucoup d’autres – ou peut-être les mêmes – lurent et s’inspirèrent de cette œuvre, y compris sur les champs de bataille.

 Son œuvre prolifique tomba dans l’oubli. Exhumée au XIXème siècle, elle fut méprisée : « la première de cette insupportable lignée de femme auteur » dira-t-on alors. Pendant la seconde Guerre Mondiale, la Résistance utilisera la figure de Christine de Pizan. Mais l’université ne commencera à étudier ses textes que dans les années quatre-vingt.

 Quoiqu’elle fut l’une des plus grandes intellectuelles de son temps, reconnue même à la cour du roi de France, reconnue par les philosophes et les auteurs de son temps ; quoiqu’elle gagnât sa vie en écrivant, Christine de Pizan reste globalement ignorée du grand public. On pourrait parfois croire que le XVème siècle n’est pas si loin.

 

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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