8H32

8H03

8H32 Je m’assieds à mon bureau alors que tout le monde prend encore le café dans la salle de pause. Qu’est-ce que j’en ai à cirer de leurs émissions d’hier soir ? Petite journée en perspective : il n’y a que quatre dossiers à traiter. Je les feuillette. Trois factures contestées et Ah ! Encore une superbe illustration du Principe de Peter une dame qui ne comprend pas pourquoi elle continue de recevoir les factures de son jeune fils mort dans un accident de voiture il y a six mois et malgré plusieurs rappels. Youpi. Les larmes, toujours pour ma pomme. Je lis mes mails. Encore les conneries pornographiques qui circulent depuis le bureau d’à côté. Ils ne contiennent pas de travail supplémentaire. Encore une journée payée à ne rien faire. Je traite les dossiers. La dame s’avère compréhensive. Elle n’appartient pas à cette catégorie de gens pour qui un employé en vaut un autre quand il est question de brailler sur quelqu’un. Je reçois quelques appels, essentiellement des demandes de renseignements que je connais par cœur. Je les traite en traînant la patte. Deux cafés et quatre heures plus tard, j’ai fini mon travail de la journée. Il faudra quand même revenir dans une heure.

12H32 Je vais déjeuner. Je traverse la place en diagonale. A la boulangerie, il y a une douzaine de personnes avant moi. Attente. La jeune dame derrière le comptoir est rapide, mais pas assez au goûts de ceux qui attendent. Je commande, je paie et je m’engouffre dans l’avenue piétonne bordée d’immeubles de cinq étages. Je traverse le pont qui enjambe le périphérique et je vais m’asseoir au soleil, dans le parc juste derrière une butte. Du vert, des arbres, soupir. Je sors le livre de mon sac. Je mâche en regardant le haut des immeubles qui surplombent les arbres de l’autre côté du parc. Soupir.

« Vu de loin, cet édifice a quelque majesté. Il se déroule à l’horizon, au front d’une colline, et à distance garde quelque chose de son ancienne splendeur, un air de château de roi. Mais à mesure que vous approchez, le palais devient masure. Les pignons dégradés blessent l’oeil. Je ne sais quoi de honteux et d’appauvri salit ces royales façades, on dirait que les murs ont une lèpre. Plus de vitres, plus de glaces aux fenêtres ; mais de massifs barreaux de fer entre-croisés, auxquels se colle ça et là quelque hâve figure d’un galérien ou d’un fou.
C’est la vie vue de près. (…) »

8H32 A quatre pattes, j’arrache les mauvaises herbes sur deux bandes de cinquante centimètre de large et cinq mètres de long. Une fois les muscles chauds et les mouvements mécanisés, je regarde à peine ce que je fais. Après ça, je cueillerais les haricots. Je les équeuterais pendant que le repas cuit. Après manger, j’irais tailler la mélisse et ensuite je pourrais travailler. Où en étais-je hier, d’ailleurs ? Ha oui :  « Mais j’ai quelque reproche à te faire : il en est chez toi qui s’attachent à cette doctrine de Balaam (…). » Balaam, fils de Béor. Baal. Balaam qui n’aperçoit point d’iniquité. Celui qui détruit le peuple, qui l’abîme, prophète d’un peuple disparu, faux prophète d’un peuple toujours vivant. Les religions ont besoin d’un faux prophète coupable d’inspirer l’idolâtrie. Pour une autre idolâtrie ? Balaam, devin ou mercenaire. Je glisse de concept en idée. J’assemble les pièces des lectures préalables, j’étudie les sensations qu’elles m’inspirent. Tout en arrachant les racines de pissenlits, j’ouvre les tiroirs documentaires de ma mémoire. Les mots s’impriment sous mon crâne, s’assemblent et se donnent sens. Quand j’arrache enfin la dernière racine, tout est clair. Je taperais tout ça après la mélisse.

Je sème les carottes, récolte les haricots et remets tout le matériel sur la brouette. Je range chaque chose à sa place. 12H32 J’entre dans la cuisine, me brosse les mains, les ongles. Je prépare un déjeuner rapide : je fais bouillir de l’eau pour le riz, découpe et poêle quelques légumes. J’allume la radio « dysfonctionnement sans gravité généralisé sur le réseau électrique outre-Atlantique. Et maintenant, nous accueillons… » Je m’assieds pour équeuter les haricots en écoutant d’une oreille distraite les nouvelles du monde et les avis experts sur les propos d’autres experts. 

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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