Apartheid

Je commençais tout juste à savoir lire. Comme la plupart des écoles, la mienne servait de bureau de vote. Alors en période d’élections, les affiches électorales s’étalaient sous nos yeux d’enfants quatre fois par jour.

J’avais déjà pris l’habitude de déchiffrer tous les écrits qui me tombaient sous les yeux, et ces fameuses affiches n’échappèrent pas à la règle.
Dans ma famille d’ouvriers et autres prolétaires, j’entendais souvent dire qu’il y avait trop d’étrangers en France. Ou plus précisément trop d’arabes. Je ne comprenais pas vraiment où était le problème : beaucoup de mes camarades de classe parlaient deux langues, et je les enviais. Certains passaient leurs vacances dans des pays lointains, dans des villes aux noms imprononçables, et cela me faisait rêver. Et je découvrais alors que l’expulsion des étrangers étaient invoquée sur l’affiche de Le Pen père.
Un jour, je posai la question à ma mère: allait-elle voter pour le monsieur qui proposait deux mesures qui semblaient importantes pour la plupart des adultes que je côtoyais alors. Ma mère eut l’air effaré que sa fille la soupçonne de ce type de vote. Je ne me souviens pas de sa réponse précise, tout cela remonte à trop loin, mais la grimace qu’elle fit face à cette éventualité a d’autant plus marqué ma mémoire qu’à l’époque, je ne comprenais rien à la chose politique.

Les années ont passé. Mon père, aussi curieux que têtu, était « monté en grade », comme on disait, à une époque où cela était encore possible. Il n’était plus ouvrier, et ses qualifications l’ont mené à aller participer à l’implantation d’un nouveau processus de fabrication en Afrique du Sud. Mandela était encore en prison et l’apartheid toujours légal. A son retour, son discours avait changé.

Il m’a fallu grandir et apprendre, pour comprendre. Il avait vu la maltraitance et la peur que les blancs – riches – inspirait aux noirs – pauvres – . Il avait vu les bus, bancs publics et escaliers séparés. Il n’avait pas pu rencontrer les noirs pourtant majoritaires dans ce pays autrement qu’aux postes les plus durs de l’usine dans laquelle il intervenait. Il avait vu un ouvrier noir se protéger le visage quand mon père lui avait tendu le marteau que le malheureux avait laissé choir. Il avait visité des mines de diamants, et lui, petit-fils de mineur, avait vu des êtres humains exploités comme feu son grand-père, mais devant en plus se mettre nus, fesses écartées à chaque sortie de la mine. Il avait vu le racisme légal.

Il a refusé un poste important et autrement bien payé que ce qu’il gagnait en France. Il a refusé que ses enfants grandissent dans la haine et l’ignorance de l’autre. Il a veillé, et veille toujours, dans sa carrière professionnelle à ce que nulle injustice raciale ou religieuse ne vienne entacher ses décisions ou simplement son rapport à autrui.

Aujourd’hui, il est grand-père. L’apartheid a été aboli en Afrique du Sud, mais ses petit-fils grandissent dans un pays qui tend vers le racisme d’État.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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