Le Roi qui assassinait le Pays.

Skull est un petit royaume de la taille d’une vallée au centre d’un dédale d’autres pays séparés par des montagnes et des rivières. Il compte quelques milliers d’âmes rurales, voire rustres, et comme tous les Royaumes, vivent au sein de sa capitale un forgeron, un tavernier, des potiers, cordonniers et tailleurs, paysans et éleveurs, quelques sorcières et un roi.

Au fil des siècles, les rois s’y sont succédés au rythme des décès plus ou moins naturels des précédents. Les gens du peuple se fichaient bien de savoir si le nouveau roi avait été empoisonné, égorgé ou battu en combat singulier par celui d’avant, pas plus qu’ils ne se souciaient de savoir si le vieux roi était mort dans son lit. Ce qu’ils voulaient c’est que rien ne changea trop. Que chacun continue de manger à sa faim et de boire à sa soif et l’on ne s’offusquait pas d’apprendre le menu quotidien du monarque. Les rois étaient faits pour être fainéants: s’ils savaient profiter des bonnes choses du pays et qu’ils ne se mêlaient pas trop des affaires du peuple, ils ne pouvaient pas être mauvais et on tolérait même quelques excès d’exigence de leur part.

Aussi, le jour où le vieux roi Auguste fut retrouvé la langue bleue dans son lit, personne ne se demanda pourquoi son neveu Szilars se frotta les mains en apprenant la nouvelle. On ne se demanda pas plus pourquoi une épidémie de maladie de la langue bleue frappa le reste de la famille royale les jours suivants, jusqu’à ce que ne reste que Szilars.

Il laissa alors entendre qu’il avait aperçu le cuisinier du château verser une étrange fiole dans un ragoût. Il nomma parmi ses hommes les responsables d’une enquête. Le cuisinier fut arrêté, torturé pendant cinq jours après lesquels il acquiesça à l’énoncé d’une sorcière qui l’avait sommé d’empoisonner le roi. Il fut immédiatement pendu sur la place publique.

Le cuisinier n’était pas le premier de sa fonction à finir au bout d’une corde. D’ailleurs les employés du château bénéficiaient à ce titre d’une prime de risque, aussi personne ne trouva rien à y redire.

On organisa une fête grandiose pour les funérailles de la famille royale, et on répéta partout, après des litres de gnôle, que Auguste avait été un bon roi qui n’avait pas trop abusé des impôts et entretenu de bonnes relations avec les voisins du royaume. Et surtout, il n’avait rien changé au rythme ancestral et convivial du pays.

Szilars devait être couronné deux semaines plus tard. Qura, la plus crainte des sorcières de Skull, calcula qu’il prendrait le pouvoir lors de la première lune noire du printemps. Elle se retira dans la forêt pour consulter le pays.

 

Au village, ce furent deux semaines d’effervescence. Jamais de mémoire d’homme les charcutiers, cavistes, sauciers, cuisiniers, commis, boulangers et pâtissiers n’avaient autant travaillé. Szilars avait convié pour l’évènement tous les rois alentours et au delà, mais aussi des amis qu’il avait rencontré dans son jeune temps quand la folie l’avait pris d’aller étudier la gouvernance d’une lointaine contrée dont les paysans de Skull ne connaissaient pas même l’existence.

Quelques uns se dirent que pour arriver en temps et en heure dans leur petit royaume, ils avaient du se mettre en route de bien longue date. Mais personne dans le pays ne se sentait concerné par les affaires du château ou ne prenait au sérieux les accusations portées contre les sorcières dans la mort du vieil Auguste. Si elles pouvaient vous rendre la vie impossible, personne n’avait jamais entendu parler d’une sorcière tueuse. Et puis, personne n’imaginait qu’un roi puisse s’en prendre aux sorcières en général et à Qura en particulier. Personne n’aurait voulu se fâcher avec celles qui s’occupaient des naissances et des morts, qui entraient dans toutes les maisons et en connaissaient tous les secrets, et qui avaient le pouvoir de vous créer des démangeaisons de fourmilière chaque nuit jusqu’à votre mort si le cœur leur en disait. Personne, pas même les rois qui avaient souvent recours à leurs services d’une discrétion absolue quand ils commençaient à perdre en vigueur ce qu’ils gagnaient en ventre.

Mais Qura avait consulté la forêt. La plupart des oiseaux avaient quitté le pays et les arbres se lamentaient de ne pouvoir faire de même. Le moindre fragment de caillou aurait voulu fuir. Il y eu beaucoup d’éboulements dans les montagnes, et des pans entiers de forêts partirent en fumée. Elle vit des animaux trop faibles pour fuir dans les vallées alentours se jeter dans les flammes plutôt que de rester là. Qura fut traversée par une indicible envie de partir ou de mourir. Le pays entier souffrait de ce nouveau roi qui venait et qui ne l’aimait pas.

 

 

Le soir du couronnement, alors que les monarques voisins arrivaient en simples chariots, les chevaux à peine propres, les amis lointain de Szilars traversèrent la vallée dans de somptueux carrosses rutilants. Des tentures noires étaient tirées devant les fenêtres, si bien que personne ne les vit.

La tradition de Skull voulait que le soir de son couronnement, le roi invite l’ensemble du peuple à festoyer dans les murs du château, à ses frais. Il était courant que succédait à la fête le prélèvement d’un impôt exceptionnel, si bien que tous ceux qui habitaient à moins d’une demi-journée de marche venaient en profiter. C’était l’occasion de se convaincre qu’un château, c’était bien trop dur à chauffer et à tenir propre, qu’on ne voudrait pour rien au monde habiter là, et les gens du peuple repartaient souvent en plaignant leur pauvre roi contraint de vivre là sans même pouvoir descendre à la taverne pour s’envoyer un godet avec les copains.

Mais ce soir là, quand à l’heure du dîner le peuple se présenta au château, la porte était close. Alors que la foule commençait à tonner, un héraut annonça que compte tenu des circonstances exceptionnelles de la mort de la famille royale, Szilars avait pris de nouvelles mesures de sécurité pour lui même et ses proches, et seules les personnes munies d’invitations pouvaient franchir la porte.

Le peuple grogna un peu, secoua mollement les lourdes portes puis repartit vers le bourg en contrebas comme un seul homme.
Le plus ravi de l’affaire fut le tavernier. Toute la nuit, on but au comptoir, hébété et taraudé par une question: en quoi l’empoisonnement d’une famille royale était une circonstance exceptionnelle?

 

Alors que la soirée commença à déborder sur la matinée, Qura entra. Le silence se fit. Après un regard circulaire à la clientèle, elle alla s’assoir au comptoir. Tout le monde se leva en gardant les yeux au sol pour lui laisser son tabouret.

Tous savaient bien que Qura n’était pas méchante. Mais tout chez elle était dur. Son visage tout en angle, son dos raide, sa démarche décidée, son regard froid comme l’acier et surtout, ses mots étaient durs. On craignait plus que tout ce qu’elle disait, car elle disait peu de choses et ne se trompait jamais.

Elle commanda une bière, étancha sa soif et son regard se perdit au fond de son verre. Les conversations, chuchotées, reprirent. Elle était nauséeuse et avait la langue pâteuse. Ses oreilles bourdonnaient de la tristesse du pays. Son cœur, effrayé pour la première fois, cognait jusque dans sa tête.

Soudain, le tavernier enhardi par la recette de la soirée demanda d’une voix forte:

«Et vous, m’dame Qura? Z’en pensez quoi, du nouveau locataire du château?»

Le silence se fit. Qura releva lentement les yeux de son godet pour les poser dans ceux du tavernier qui devint blême.

«Ce que j’en pense?»

Et elle lança à travers ses dents serrées:

«J’en pense que vous êtes une foutue bande d’ânes bâtés. J’en pense que ce soir vous auriez du réclamer l’respect pour le pays, ouvrir ces foutues portes de force et vous poser à sa foutue table. J’en pense que maintenant, il sait qu’vous êtes des lâches, qu’il peut tout faire, et qu’il va pas s’en priver! »
Elle finit son godet cul sec, se dirigea vers la porte et reprit, dos à la foule, avant de sortir:

«Vous allez tout perdre. Vous allez perdre tout ce qui vous est précieux. Vous allez rester avachis. Et ça va durer longtemps. Voilà ce que j’en pense.»

Dans la taverne, il y eu beaucoup d’échanges de regard, et d’un commun accord silencieux, tous firent comme s’ils n’avaient rien entendu.

 

Le mois suivant, le roi partit en vacances à bord du magnifique carrosse doré d’un de ses lointains amis tandis que les autres restèrent au château.

Avant de partir Szilas avait laissé une longue liste de consignes. Il voulait que toute la décoration du château soit refaite, ainsi que les boiseries, les jardins, les portes et les serrures. En outre, il voulait qu’on installe des meurtrières qui donnaient du côté du bourg et qu’on creuse des douves autour du château. Il avait aussi commandé des costumes raffinés aux meilleurs tailleurs de la ville et un grand nombre de costumes plus étranges et tous semblables. Cela fournit du travail à tout le bourg et l’on vint même de plus loin pour le gros œuvre. Les gens étaient ravis: quand le roi rentrerait, le tavernier serait le dernier à profiter de l’aubaine le jour de paie car on festoierait.

Mais le roi rentra, et il fallut deux semaines avant que le comptable du château ne porta les salaires amputés d’un nouvel impôt sur le privilège de travailler pour le roi. Il n’y eut pas de fêtes à la taverne. Chacun y noya sa rancœur avant de rentrer dormir chez lui.

Ce soir là, Qura se montra au comptoir. Elle commanda une bière qu’elle but à petite gorgée, jetant des regards alentours sans rien dire. Son godet vide, elle repartit.

 

De tout ce mois, les amis du roi ne furent visibles de personne. Les valets qui les accompagnaient se chargeaient de pourvoir à leurs coûteuses demandes.

 

Szilars revint avec une princesse étrangère qu’il présenta du balcon du château comme sa future femme. Il enjoignit la population à s’en réjouir. Puis il énuméra les changements qu’il allait réaliser dans le pays. Tout d’abord, il renforçait sa garde personnelle, aussi embaucherait-on bientôt des jeunes gens courageux parmi le peuple. Ensuite, il créait une prime pour tous ceux qui dénonceraient un complot contre sa personne. Un commissaire aux complots serait spécialement nommé parmi ses proches. Enfin, les abords du château étaient désormais interdit aux sorcières et à leurs familles.

Il déclara aussi que le royaume était au bord de la faillite, et qu’il allait falloir travailler beaucoup plus si on voulait redresser la situation.

Il annonça qu’on recruterait bientôt d’autres gardes qui surveilleraient les aller et venues des étrangers dans la vallée. Le royaume ne pouvait plus se permettre de laisser n’importe qui s’installer là compte tenu de la faillite qui ne manquerait pas d’arriver sans plus de rigueur de la part de chacun.

Enfin, il conclut par une émouvante déclaration à son peuple: il s’inquiétait beaucoup pour sa santé, aussi interdisait-il désormais de fumer dans les tavernes, sous peine d’amende.

 

Les gens qui avaient assisté au discours avaient la tête qui tournait à l’idée de tant de changements. Des hérauts quittèrent vite le bourg pour aller clamer les nouvelles lois à travers toute la vallée.

 

 

Les jours suivant le tavernier tournait derrière son comptoir comme un fauve en cage. S’ils ne pouvaient plus fumer, les gens risquaient de passer moins de temps dans son établissement, et ça serait autant de bénéfices perdus. Les clients partageaient son inquiétude quoique pour d’autres raisons: où se réuniraient-ils, les soirs de fête? Où fuiraient-ils leurs femmes aux périodes d’hystérie? Où s’échangeraient-ils les nouvelles du pays s’ils ne pouvaient plus le faire une pipe à la main?

Un matin, le tavernier reçu une visite d’un émissaire du château. Ce devait être un des lointains amis de Szilars, car l’homme était certain de ne l’avoir jamais vu. Il était grand et maigre, avait un visage pâle taillé à la serpe: il n’inspirait pas confiance mais son sourire cajoleur aurait embobiné n’importe qui.

« Bien le bonjour, Alfred, fils d’Alphonse, tavernier de v…notre chère capitale. Le Roi Szilars m’envoie te parler de tes pertes à venir et te proposer de les compenser par des profits généreux. Pouvons nous parler en paix dans ton…établissement?

– Et bien…euh…bonjour, Messire. Les premiers clients n’arriveront pas avant une bonne heure, j’pense qu’on pourra avoir la paix, oui. Asseyons-nous par là, au fond.

– Fort bien. Je n’irais pas par quatre chemins. Vois-tu, notre cher Roi craint beaucoup pour sa sécurité. Il a besoin d’hommes fiables, fidèles et…bien renseignés sur le pays. Il est prêt à offrir beaucoup à ceux qui s’engagent à participer à sa sécurité.

– Je comprends bien, Messire, mais…quel est le rapport avec les pipes qu’on peut plus fumer au comptoir?

– M’assures-tu, Alfred, que je peux entièrement te faire confiance?

– Ha oui, Messire! J’suis un homme honnête!

– Bien. Le Roi Szilars voudrait que tu sois son agent secret. Tu entends beaucoup de choses, ici et on…enfin le Roi voudrait tout savoir. Ça n’est pas un travail très compliqué. Tu écoutes, et tu me répètes tout, une fois par semaine. En échange, le Roi t’offre sa protection. Il s’engage à fermer les yeux sur cette mauvaise habitude de fumer du tabac dans ta taverne, et il oublie tes dernières petites fraudes sur les taxes.

– Ho! Messire! Vous m’offensez! Répondit le tavernier en se redressant de toute sa hauteur.

– Alfred, sois raisonnable. Que se passerait-il s’il nous prenait l’idée de fouiller ta cave? Es-tu certain qu’il n’y a pas quelques bouteilles de gnôles étrangères, là dessous? Tu sais bien, que c’est interdit, dit-il en fermant à demi les yeux.

– Messire, je… enfin, je suis un honnête homme, et

– Oui ça tu me l’as déjà dit.

– Et bien…Bien sûr, j’ai à cœur la sécurité d’not’ roi, alors… Il faut juste vous répéter ce que les gens se racontent?

– Oui.

– Ben vous savez, souvent c’est quand même pas bien intéressant. Enfin, c’est des cancans de quartier, vous voyez bien…

– Je vois. Acceptes-tu de nous rapporter les…cancans de quartier?

– Et on pourra fumer dans ma taverne?

– Oui. »

Alfred hésita. Ça n’était pas très bien vu, au pays, de côtoyer les gens du château. C’était même un peu méprisable. Mais il risquait de perdre sa taverne si les gens restaient dehors pour fumer. Et puis, il suffisait d’être discret.

« J’accepte, soupira-t-il. Mais, il faudra être discret, hein. Vous viendrez tôt le matin en passant par la porte de derrière, je ne voudrais pas éveiller des soupçons. Pour ma couverture d’agent secret, ‘voyez?

-A la bonne heure! Je repasserais prendre mes informations la semaine prochaine dans les conditions que vous voulez. Bien le bonjour à votre dame, Alfred! »

Et l’émissaire du château reparti, laissant un tavernier dubitatif.

 

Il n’avait pas bonne conscience. Quelque chose lui disait que c’était malhonnête, que ce n’était pas bien de raconter les histoires de ses clients aux gens du château. Des étrangers qui plus est. Mais que pouvait-il faire d’autre? Les mots d’agents secrets lui revinrent. Il trouvait ça très chic. Agent secret. Il se repassa le mot en boucle dans la bouche et se regarda même dans le miroir graisseux derrière ses godets et ses bouteilles. Il se redressa, et décida finalement qu’il avait bien fait d’accepter: si les rois cessaient d’être assassinés, le pays serait bien plus en paix, c’est certain! Et les agents secrets permettent d’éviter les régicides!

 

Quelques mois plus tard, Szilars annonça que des hordes de guerriers barbares menaçaient de passer les frontières du pays et qu’à l’intérieur même du Royaume, les étrangers qui s’étaient installé là devaient être étroitement surveillés: ils ne connaissaient pas les coutumes du pays et en menaçaient donc la stabilité. Il créa de nouveaux postes d’agents de police.
A l’époque d’Auguste, les effectifs de police de la petite capitale étaient de quatre hommes la journée et de deux la nuit, qui arpentaient les rues pour dissuader les voleurs à la petite semaine, et aussi pour aider les voyageurs égarés à retrouver leur chemin. Ils portaient une simple toque bleue pour signifier leur fonction.

Très vite, les effectifs avaient été portés à vingt-cinq hommes portant tous l’uniforme bleu que les petits tailleurs de la ville avaient fabriqués à la chaine. Les nouvelles recrues avaient été formées à débusquer toutes les fraudes passibles d’amende possibles, comme de jeter son pot de chambre par la fenêtre ou de porter atteinte à l’honneur du Roi. Leurs appointements étaient globalement médiocres, mais les primes versées à chaque amende mise leur assuraient un salaire finalement confortable. Le château en embaucha toujours plus, au point qu’il y en eut bientôt un par famille.

On créa d’autres postes d’agents pour surveiller les frontières. Ces nouveaux agents de la sécurité du Royaume avaient pour mission particulière d’empêcher tous les étrangers pauvres d’entrer dans le pays, en particulier les nomades qui traversaient le continent en apportant rien d’autre que des chapardages, disait-il.

Pendant de longs mois Qura n’avait pas quitté la forêt où elle vivait, à l’écart du bourg. Elle sentait le Pays comme mort, et elle était en deuil. Elle décida tout de même de se rendre au bourg pour constater par elle même l’avancée de l’assassinat du Pays par Szilars.

Aussi préparée qu’elle fut au pire, elle eut un grand choc. Elle mit du temps avant de comprendre ce que faisaient ces hommes en bleu qu’elle croisait partout par groupe de deux. Elle s’étonna du silence qui régnait dans les rues. Partout, des affiches proclamaient les décrets du jour du roi Szilars et les gens s’éloignaient des panneaux en soupirant et parfois même en pleurant.

Soudain, une paire d’hommes en bleu se dressèrent devant elle:

«Bien l’bonjour ma ptite dame. Avez-vous votre carte d’habitante du Royaume?

-Qu’est-ce que tu m’chantes là, Jonathan Blain? Et toi, Yosef Albi? Ma carte d’habitante, foutrebleu? Vous avez déjà oublié vot’sorcière, celle qui a aidé vos pauv’mères à vous mettre au monde? Pauvre Anita! Pauvre Maly! Elles doivent mourir de honte de vous voir faire les clowns à embêter les braves gens!Ôtez-vous d’mon chemin, foutus ânes! »

Les deux jeunes hommes s’écartèrent, rouge de honte et Qura se dirigea à grandes enjambées vers la taverne.

«Une gnôle! Commanda-t-elle au comptoir sans saluer personne.

-M’dame Qura. Y’a longtemps qu’on vous avait point vu. Vous avez comme du retard sur les Décrets Royaux, ma brave dame! La gnôle est interdite depuis des mois. Y’a plus que d’la bière, maintenant!

– La gnôle est interdite? Demanda-t-elle calmement.

– Tout à fait. Rapport à ce que ça rendait fou et qu’il n’y avait plus d’place dans la maison des fous!

– La maison des fous?

– M’dame Qura, lança-t-il guilleret, sans prêter attention au regard noir que lui lançait la sorcière, ‘faut sortir de vot’ forêt et vous t’nir au courant, un peu! Pour pas qu’les fous se mettent à tuer les gens – voire pire! – not’ bon roi a décidé de tous les mettre entre eux dans une grande maison, c’est moins dangereux!

– Not’bon roi…

– Ha ça! On vous l’dira tous, dans l’quartier! Prenez le forgeron, par exemple! Jamais il n’avait eu autant de commandes de hallebardes, de pointes de flèche, d’épées et de couteau! Les tailleurs de pierre sont ravis aussi: avec le chantier de renforcement des murailles du château, ils ont du travail pour l’année! Pi avec la réforme des économies du Royaume, les porteurs coûtent moins chers, maintenant! Et puis, les guildes veillent à nos intérêts! Ha quelle merveille pour le Royaume que les amis du Roi s’y soient intéressés! Moi-même, comme je vous parle, je pense à agrandir, ou au moins à rénover! Maintenant que les notables viennent à ma table, vous comprenez…

– Mais dis-moi, Alfred…Toi qui as l’air très au fait: qu’est-ce que c’est que la réforme des économies du Royaume?»

Alfred était ravi. Se considérant désormais comme un des notables de la ville, son orgueil s’enflait de passer aussi pour un érudit.

«C’est fort simple, ma p’tite dame! Szilars, not’bon roi, il a dit comme ça qu’il fallait que le pays se modernise, qu’il y en avait marre des improductifs. Qu’il fallait «sortir de la féodalité» qu’il a dit. Alors il a créé une taxe sur les improductifs: les vieux, les malades, les enfants et les infirmes. Cet argent là, y’en a un peu qui va pour le Royaume – comme pour payer la maison des fous, par exemple – et le reste, ça va à nous autres, les entrepregneurs, qu’il nous appelle, not’bon roi. Et nous autres, on laisse les fine-nanciers des Guildes multiplier l’argent, ‘voyez?

– Je vois. Et vous en faites quoi de cet argent multiplié?

– On fait des nains-vestissements. C’est à dire qu’on n’en met de côté pour quand on sera vieux, pi aussi on achète des choses aux autres entrepregneurs. Et grâce à ça, le Royaume sera bientôt sorti du risque de faillite.

– Mmm. Donc le Pays va mieux?

– Ha ça! C’est que les rois d’avant, ils ont tout gaspiller n’importe comment, des fine-nances du Royaume!

– Comme de faire d’ temps en temps l’aumône au pauv’gens dans la rue? Y’en a beaucoup plus qu’avant j’ai noté. »

Le tavernier prit un regard suspicieux.

« Est-ce que que par hasard la p’tite dame ferait comme de l’ironie vis à vis d’not’ bon roi? »

Le sang de la sorcière ne fit qu’un tour. Elle aurait voulu attraper le tavernier par la gorge et lui renvoyer à l’esprit toute l’ignominie qui se dégageait de lui. Mais elle sentait en Alfred une confiance en lui qu’il ne pouvait devoir à lui seul. Cet homme là était protégé par quelque puissance et il fallait s’en méfier. Elle respira un grand coup et lâcha :

«Point du tout. Comme tu disais, j’suis restée longtemps dans ma forêt. Dis-moi voir, tavernier: y-aurait-il pas comme un cirque en ville? J’aurais bien envie d’rire…

– Un cirque? cria Alfred surpris. Mais enfin, les saltimbanques et tous ces voleurs improductifs sont interdits dans l’pays depuis longtemps! Grâce soit rendue à not’bon Roi! »

La sorcière resta bouche bée. Tout avait donc disparu.

«J’ai une longue route, j’vais m’en aller. »

Qura salua et sortit.

Elle croisa une jeune femme enceinte qui la reconnu et la supplia de l’aider à accoucher. Qura regarda la potence qui se dressait un peu plus loin, puis la jeune femme. Elle secoua la tête et repartit dans sa forêt.

Les années passèrent et la misère s’installa partout. Des émeutes éclataient parfois, mais les effectifs policiers étaient si nombreux et si bien équipés qu’elles furent toutes violemment réprimées.

Les mesures prises par Szilars rendirent les gens si suspicieux les uns des autres qu’aucune révolution n’avait de chance de s’organiser. Les amis lointains de Szilars se jouaient de lui comme d’une marionnette, pillaient le Pays et le tuaient à petit feu. Et le roi s’amusait comme un sale gosse trépignant à torturer les plus humbles.

Qura comprit qu’elle ne pourrait lutter seule contre ces gens qu’elle appelait les foutus démons putrides. Elle arpenta le pays pour réunir ses consœurs.

A l’heure où je vous parle se tient le plus grand Convent de Sorcières que Skull ait jamais connu, et l’issue du combat qui vient est incertaine.


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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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