Cette Ville Là

« Quand i fait sec, in a l’s yeux pleins d’poussière,

Et quand i pleut, in patoqu’ dins l’mortier.

Pourtant, j’artrouve em pays volontiers. »

Jules Mousseron

Cette ville là est construite au nord d’un canal dont l’eau oscille entre le kaki et le marron, avec quelques traces d’orange ici et là et des nappes grasses d’hydrocarbures qui parfois s’enflamment lors de chaleurs exceptionnelles ou quand un marinier jette son mégot allumé par dessus bord. On peut y pêcher quelques goujons rachitiques, des antennes de télévision, des chaussures, des chariots de supermarché et tout un tas de ferrailles diverses, variées et évidemment rouillées. Il y a bien longtemps que les enfants ne s’y baignent plus. D’ailleurs, on raconte que s’y tremper, c’est s’y dissoudre.
Le canal est bordé d’un charmant chemin de halage où poussent autour des bancs une flore exceptionnelle de paquets de tabac vides, de canettes de bières fortes de toutes les couleurs et de seringues.

Un petit chemin ombragé et miné de crottes de chiens mène à l’ancien quartier des chefs d’équipe – qu’on appelait «poireau» dans la langue locale – et des ouvriers spécialisés. C’est un joli endroit avec de grands platanes, des petites allées aux noms fleuris, des maisons avec deux caves – une qui sert de garde-manger et une seconde, attenante, où l’on stocke le charbon-, de deux pièces au rez-de-chaussée plus une petite cuisine étroite avec les toilettes au fond, et de deux chambres à l’étage. Les maisons, regroupées par groupe de deux, comportent un jardinet d’agrément devant, et un grand potager derrière.

En se dirigeant vers le nord, on trouve à la sortie de ce quartier une petite mare où quelques vieux messieurs pêchent entre les bouteilles en plastique qui flottent, quand les jeunes gens ne leur lancent pas des cailloux. Cette mare est agrémentée de la même flore que le chemin de halage que nous avons quitté tout à l’heure et au bord, il y a le château, du moins c’est ainsi qu’on appelle la grande bâtisse qu’habitaient les patrons des mines et qu’on loue maintenant pour les mariages.

On arrive alors au début de l’artère principale de la ville, marquée par une église en brique et son inévitable bar-tabac d’en face jadis toujours aussi bondé qu’enfumé. Une salle de pari se trouve au fond, il y a aussi, dans la cour, une antique piste de javelot que plus personne n’utilise, à côté des pissotières puant l’ammoniac. A droite de l’église, une place sert de parking, y compris pour l’inévitable baraque à frites crasseuse où des mains aux ongles noirs découpent les pommes de terre dans de grandes poubelles. Il y a aussi là le peu fameux musée de la Résistance qui n’est jamais ouvert.

En face de l’église, remontons la rue principale qui part vers l’ouest. On voit bien ici que la ville était florissante: beaucoup d’anciennes boutiques en témoignent. Désormais, la plupart des vitrines qui ne sont pas cassées sont passées au blanc d’Espagne. On devine encore les enseignes de la crèmerie et de la mercerie, de la papèterie, de plusieurs boulangeries et même d’un ancien atelier de confection de bas et collants.

Il y a maintenant quelques cafés maures presque toujours vides où le formica jaune des tables témoigne d’un ameublement d’époque. La plupart des boutiques encore ouvertes vendent des vêtements de mauvaise qualité à bas prix, des chaussures en simili cuir et des accessoires de mode défraichis. Après avoir dépassé la statut de bronze d’un maréchal oublié, faisons un petit détour par la droite. Une courte et étroite rue, qui commence par un bureau de poste grillagé devant lequel s’allonge chaque début de mois une file d’attente de personnes venant retirer leurs minimas sociaux en liquide et au guichet, est bordée de boutiques de déstockage. On peut acheter là de la nourriture à bas prix, c’est à dire périmée ou peu s’en faut.

Au bout de la rue, on arrive sur une place grise où deux mosquées se font face. Devant l’une, il y a toute la journée des messieurs en djellaba qui palabrent. L’autre n’a jamais été utilisée car la veille de son inauguration, des plaisantins à l’humour douteux y ont lâché des cochons.

Longeons la place par le trottoir de gauche, et redescendons vers l’avenue principale. Après avoir dépassé le fleuriste qui fait aussi office de salon mortuaire et traversé la grand rue, nous arrivons au cœur de la vie de cette ville : un immense centre commercial autour duquel errent des hordes de jeunes gens désœuvrés. La galerie marchande est réduite à sa plus simple expression et les vigiles semblent plus nombreux que dans n’importe quel autre supermarché de la même taille.

A l’intérieur, il y a des gens qui promènent leur bouteille d’oxygène et leur tuyau dans le nez, d’autres qui viennent acheter de quoi entretenir la fraise éclatée qui leur sert de nez. On ne peut qu’être frappés par la laideur des gens que les vieilles fripes n’arrangent guère.

Après avoir traversé le parking d’où l’on aperçoit au loin un terril encore fumant – et interdit d’accès – , nous arrivons au poumon de la ville : un immense parc agrémenté de petites mares dans lesquels on trouve régulièrement une voiture ou un cadavre. Aucune jeune fille seule ne tenterait de passer par là, pas plus que les vieilles dames, d’ailleurs.
Nous le contournerons donc et traverserons les quartiers des ouvriers constitués de maisons toutes identiques, en enfilade dans des rues étroites, avec chacune un jardinet où trône les toilettes. Chacune possède une cave, une pièce unique au rez de chaussée et deux petites chambres à l’étage. On traverse plusieurs de ses corons à demi en ruine, ou plutôt aux deux tiers, où les chats errants sont plus nombreux que les habitants.

Enfin, derrière ces quartiers délabrés, on arrive à ce qui fut jadis la fierté de la ville, le fleuron de l’économie du pays : une esplanade où les voyageurs ont posé leurs caravanes au milieu des immondices, précédant une gigantesque unité de production sidérurgique désaffectée. Les cheminées des hauts fourneaux encore debout se lézardent, les immenses tôles trouées de rouille qui en constituaient les murs menacent de s’envoler à chaque coup de vent et même les immenses chevrons en acier risquent de tomber à tout moment.

Si on tend l’oreille, on entend des bruits de métal qui frotte contre du métal et parfois, de choc sourd d’un objet lourd qui tombe.

Si l’on tend l’autre oreille, très fort, on peut encore entendre en résonance une époque dont peu de gens se souviennent – non qu’elle soit lointaine, mais ceux qui l’ont vécu sont partis loin ou morts tôt – une époque où sortaient chaque jour des tonnes de métal de l’usine, où la rue principale était en effervescence, où les fêtes étaient nombreuses et l’insouciance joyeuse malgré la dureté du travail. Si on écoute vraiment bien, peut-être même pourra-t-on même entendre les cris, la lutte de ceux qui ont voulu sauver leur ville, leur vie et qui n’ont trouvé que mépris.

Ici prend fin notre visite de la ville la plus pauvre du pays.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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