Amazones

La foule s’immobilisa à une trentaine de mètres des forces en bon ordre. Durant une entière et longue minute, les deux forces se jaugèrent dans un silence absolu : la foule s’était tue et semblait maintenant en communion calme et paisible. Les gens souriaient. Quelque chose pétillait froidement dans leurs regards. Les hommes cachés derrière leurs casques, leurs boucliers, leurs ceintures alourdies de tonfa, de grenades lacrymogènes, de flashballs et de menottes avaient tous le sourire aussi noir que leur uniforme ; le sourire de ceux qui savent qu’ils seront les vainqueurs quoi qu’il arrive.

Soudain, le silence fut rompu par un youyou strident, puis un autre s’y superposa, et encore un autre, et dix autres, et cent autres.

Les hommes en arme se raidirent, surpris. La foule souriait, détendue et vigilante. Alors que les youyous atteignaient leur pleine puissance, une forme fit une pirouette par-dessus le premier rang de foule et atterri dans l’espace vide entre manifestants et policiers.

Une femme était fermement campée sur ses jambes puissantes, dans une attitude de panthère qui guette l’instant parfait pour fondre sur sa proie. Elle portait un pantalon de toile noire qui lui moulait les muscles des cuisses et s’évasait sur le mollet. Une large ceinture de cuir ne suffisait pas à cacher ses abdominaux saillants. Chaque muscle était sculpté, ses bras palpitaient sous le poids d’une lance de métal qu’elle tenait brandie devant elle. Son torse était nu. Ses seins pointaient fermes vers l’ennemi.

Elle fit un infime mouvement du bras droit et cent femmes toutes aussi puissantes et torses nus effectuèrent la même entrée en scène.

Le visage voilé, toutes avaient des postures de prédateurs, des crânes demi ou complètement rasés, des corps tatoués, des maquillages terrifiants autour des yeux et une position du corps qui semblait parfaite.

Certaines étaient félines et d’autres rapaces, certaines ondulaient tel des reptiles, d’autres soufflaient comme des buffles. Mais rien n’était plus effrayant que leurs regards déterminés, pas même leurs lances et leurs épées brandies.

Les agents des forces de l’ordre ne souriaient plus. Ils étaient habitués à mettre un terme aux défilés compacts mais détalant à la première grenade. Ils avaient l’habitude de traiter avec les quelques dizaines de courageux qui combattaient contre eux. Ils pouvaient même intervenir face à des tracteurs chargés de fumier,  ou des lances à incendie, face à la véhémence du désespoir, à la colère et même face à la misère ; mais ils ne savaient comment réagir face à une foule devant laquelle s’interposaient cent femelles demies nues qui étaient visiblement prêtes à en découdre.

Instinctivement, ils se tournèrent tous vers leur supérieur. Un mégaphone pendait au bout d’un bras ballant, le relâchement de sa mâchoire en  disait long de sa confusion. Sentant le regard de ses hommes il se ressaisi et éructa dans son appareil : « Arrêtez moi ces sauvages ! ».

Les hommes firent un pas. En une seconde, les femmes changèrent de position en un ballet de roulades et de saltos. La première rangée brandissait des lances. Le chef, rouge de colère vociféra dans son mégaphone : « Chargez ! »

Certains s’immobilisèrent, paralysés ; la plupart chargèrent. Ce fut un massacre. Les hommes s’étaient armés de leur tonfa ou de leur flashball ; mais à peine avaient-ils fait un pas que les femmes avaient fondu sur eux dans un ballet de déplacements d’athlètes aussi maitrisés qu’imprévisibles. Dans la fraction de seconde où ils avaient songé à utiliser leurs armes, elles avaient planté leurs lances et leurs épées dans le creux des genoux que les uniformes en téflon de protégeaient pas.

Les hommes s’étaient tous effondrés en hurlant. Elles avaient lancés les armes à la foule restée en retrait puis avaient assommés d’un coup de pied ceux qui faisaient mine de se relever. Des grenades lacrymogènes furent lancées. Les femmes avançaient vers les policiers sans se soucier du brouillard qui les environnait. La foule gronda et suivi, si déterminée et si unie que le sol vibra sous le premier pas collectif.

Les agents  reculèrent d’un pas, et sentant leurs collègues faire de même, prirent peur : ce fut la débandade.

Personne ne chercha à les poursuivre. Les femmes réintégrèrent le cortège qui repris son chemin.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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