Les Femmes ont leurs Secrets

Quatre heures que Moshe faisait les cents pas dans le couloir quand enfin Fatima sortit de la chambre.

« C’est une fille ! S’écria-t-elle

– Grâce à Dieu ! dit Moshe, une fille ! Dieu est grand ! Comment va Sarah ?

– Et comment veux-tu qu’elle aille ? Elle est fatiguée ! Laisse la donc se reposer avant d’aller l’embêter avec tes questions d’homme ! Mais ne t’inquiète pas ! Tout s’est bien passé ! »

Fatima avait la réputation d’être la meilleure accoucheuse de Jérusalem. Sa mère lui avait appris le métier, et elle avait prit sa suite quand elle était devenue trop vieille. Quoique les rabbins aient annoncé qu’une musulmane ne pouvait mettre au monde les enfants juifs, des familles juives continuaient à faire appel à elle. En secret. On prétendait ensuite que la mère avait accouché seule. Les rabbins n’étaient pas dupes, mais Fatima était d’une telle discrétion, d’une telle humilité, que personne n’avait jamais pu prouver qu’elle était présente lors de tel ou tel accouchement. Une fois qu’elle était sûre que la mère et l’enfant se portaient bien, elle sortait par la porte de derrière. Elle et sa mère avait mis tant d’enfants juifs au monde que Fatima disposait d’un laissez-passer permanent.

Les soldats autant que les policiers des check-points la connaissaient et se contentaient de faire semblant de ne pas la voir. Sur l’insistance de Sarah, on prénomma la petite fille Tsipia. Quelques semaines plus tard, Fatima rendit visite à Sarah. Les deux femmes étaient amies de longue date, n’ayant que faire des conflits qui secouaient leurs peuples, ne se souciant guère non plus de la différence de classe qui les opposaient. Fatima était pauvre, le métier de sage-femme ne rapportait guère. La plupart de ses collègues arrondissaient leurs fins de mois en arrangeant des mariages. Fatima refusait de prendre part à ces pratiques moyenâgeuses.

 » Fatima ! Je suis heureuse que Dieu m’ait donné cette enfant ! Mais dans vingt ans, elle sera soldat, comme les autres. Dans vingt ans, peut-être seront-ce tes enfants qu’elle tuera ! » La mine de Fatima se fit sombre. Ses yeux brillaient d’une colère sourde.

« Sarah ! J’ai vu mourir mon père alors que j’étais encore enfant. Plus tard, j’ai vu mourir mes frères au nom d’Allah. Et bien au nom d’Allah, je jure, ma chère amie, que je n’aurais pas d’enfant ! Je ne mettrais pas au monde les assassins de tes enfants.

– Toi qui mets au monde des enfants chaque jour, tu prétends que tu n’en auras pas à toi ?

– Regarde le trouble qui te ronge lorsque tu songes à l’avenir de ta fille. Chaque jour je vois des enfants naitre et chaque jour je vois des femmes pleurer ! Toutes savent que leurs enfants ne seront jamais vieux ou mourront les mains tâchées de sang ! Certains auront même les mains tâchées du sang d’enfants. Chaque jour des pères se réjouissent de voir venir de futurs soldats qui défendront leurs intérêts, et chaque jour des mères prient pour la fin de ce conflit ridicule. J’aurai des enfants lorsque j’aurai l’assurance que nos deux peuples n’en feront ni des guerriers, ni des colons. »

Les années passèrent. Loin de trouver des solutions, les peuples sémites continuaient de se maudire et de s’entretuer. Le temps passant, les combats s’intensifiaient alors que peu de gens se souvenaient encore de leur cause. Mais le temps passant, de plus en plus de femmes se joignaient à la cause de Fatima.

Au hammam, loin des hommes, les femmes se mettaient peu à peu d’accord. Le message passait d’une communauté à l’autre. Les mères en avaient marre. Elles voulaient que leurs enfants vivent en paix. Elles mirent leurs ventres en grève. Les premières années, la chute de la natalité passa inaperçue aux yeux des autorités occupées ailleurs. Mais quand il sembla que toute une génération refusait de naitre, les hautes sphères, d’un côté comme de l’autre du mur de la honte, commencèrent à s’en inquiéter.

Ces politiciens incapables d’œuvrer pour la paix se réunirent autour d’une même table pour tenter de remédier à ce problème. Ils trouvèrent une solution très simple : ils interdirent toute importation et fabrication de contraceptifs. Les rares touristes qui se présentaient aux frontières se voyaient confisquer pilules et préservatifs. Les femmes portant un stérilet – eussent-ils peur qu’ils soient réutilisés ailleurs ? – se virent interdire l’accès au pays divisé. Les organisations non gouvernementales furent accusées d’inciter les femmes à ne pas faire d’enfant et chassées du pays. Mais cela ne changea rien. Les femmes ont leurs secrets.

Des centaines de femmes furent répudiées. D’autres encore furent lapidées ou immolées, pour servir d’exemple. Ce fut un massacre comme seule l’Inquisition, en Europe, quelques siècles plus tôt, en avait connu. Mais les femmes préférèrent souffrir en silence que de voir mourir leurs enfants : elles continuèrent à ne pas les faire naître. Les politiciens prirent peur et accusèrent les époux d’être de mèche avec leurs femmes. Ils envoyèrent, de part et d’autres, des commandos violer à tout va sur tout le territoire. On forma des bataillons spéciaux, des bataillons de jeunes hommes en pleine force de l’âge. Il ne naquit pas plus d’enfants. Les ventres restaient en grève. Ils organisèrent alors deux grandes récoltes de spermes. Il y eut bien sûr deux banques centrales du sperme : l’une récoltait la musulmane semence, et l’autre les juives gamètes. On mit en place de grandes rafles de femmes qu’on tenta d’inséminer artificiellement. Mais il ne naquit pas plus de nouveau-nés. Pensant que les femmes avaient trouvé moyen de se procurer des contraceptifs inconnus, ont leur interdit de sortir de chez elles. Peu à peu, les derniers nés grandirent et il n’y eu bientôt plus d’enfants dans les rues de Palestine.

L’information circula de par le monde. Partout, les autorités religieuses fustigeaient les femmes sémites. Même le Pape fit de longs discours depuis Rome pour inciter les femmes à faire de nouveau naitre des enfants. Certes ses ouailles n’étaient pas concernées par le phénomène, mais il craignait que cette rébellion ne se répande de par le monde. L’ONU s’en mêla et organisa de grande campagne de propagande dans le pays. Une conférence internationale réunit les chefs d’états du monde entier. Mais les tenants des hautes sphères eurent beau mettre leurs réflexions en commun, ils ne trouvèrent pas l’ombre d’une solution. Puis l’on découvrit que pour une fois le Pape avait vu juste. Partout où régnait des conflits guerriers ou sociaux, la natalité chutait. D’abord, ce fut en Irak, en Afghanistan, dans maints pays d’Afrique Noire et en Colombie que le phénomène se propagea. Tous les laboratoires qui fabriquaient encore des contraceptifs furent brûlés.

Mais la grève des ventres se répandit comme une trainée de poudre. Les Etats-Unis furent touchés quand le président annonça une énième guerre de conquête du pétrole. La France abandonna les grèves habituelles au profit de ce nouveau moyen de lutte quand on attaqua une fois de plus son système social. Les chinoises trouvèrent enfin un moyen de lutter contre le régime en place sans qu’on ne tire sur la foule. Partout les gouvernements prirent les mêmes mesures : destruction des contraceptifs, lynchages, viols, inséminations artificielles. Sans plus de succès. Bien sûr, il naissait toujours des enfants. Les femmes riches dont les familles n’avaient jamais été touchées par la guerre ni par la misère continuèrent à enfanter. Mais quand toute une classe d’âge disparut, ce sont les enfants nés dans les beaux quartiers du monde entier qu’on voulu envoyer à la guerre.

Les familles riches retirèrent alors leurs capitaux de l’industrie de l’armement et refusèrent de livrer leurs enfants aux états guerriers qu’ils avaient toujours soutenus. L’ONU, les religieux, les hommes politiques : tout le monde maintenant suppliait les femmes de ne pas laisser l’humanité disparaitre. Elles furent de nouveau autorisée à sortir de chez elles et à se réunirent. Sarah et Fatima se retrouvèrent, accompagnées de Tsipia, qui avait maintenant presque trente ans. Avec d’autres femmes, elles rédigèrent un long communiqué dans lequel elles expliquaient les conditions qu’elles requéraient avant de mettre au monde des enfants. Elles souhaitaient le limogeage de tous les politiques et de tous les industriels qui avaient œuvrés pour la guerre. La destruction de toutes les armes, de tous les engins de guerre et de toutes les unités de fabrication de celles-ci, et la garantie que plus jamais l’on ne prendrait de décisions qui mettraient leurs enfants en danger. Elles précisèrent que si un jour, n’importe où dans le monde, on tentait de recréer une guerre, les femmes du monde entier feraient de nouveau une grève du ventre.

Enfin, elles demandèrent que le mur qui séparait Israël et Palestine fût abattu et que l’on cesse de définir des frontières idiotes. Elles voulaient que juifs et musulmans vivent en voisin, simplement. Dans chaque région du monde, les femmes revendiquèrent la paix et le respect des droits fondamentaux. Les politiques du monde entier refusèrent de se limoger eux-mêmes. Alors les hommes, cette fois, les citoyens du monde entier descendirent dans les rues. Les soldats déposèrent les armes et brûlèrent leurs uniformes. Un par un, les gouvernements du monde entier tombèrent. L’ONU fut refondée sur de nouvelles bases. Peu à peu, ce que voulaient les femmes advint. Le premier enfant qui naquit à Jérusalem fut le fils de Tsipia et du neveu de Fatima, Mohamed. On nomma l’enfant Adam. Longtemps les hommes cherchèrent comment les femmes avaient pu rester stériles si longtemps. Ils n’en surent jamais rien. Les femmes ont leurs secrets.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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