Voyage avec des démons.

Je devais partir en voyage, pour un de ces voyages qui n’existent que dans les histoires, où il faut gravir des montagnes, traverser des mers et des mondes fantastiques, survoler le pays des rêves et atterrir sur une terre qui ne ressemble pas beaucoup à la Terre; bref, un de ces voyages ou l’on ne sait pas où l’on va et que ne font jamais les adultes et autres gens sérieux.

Un peu avant mon départ, un ami est venu me voir. Il était inquiet pour moi. En tant qu’adulte réputé sérieux, il voulait d’abord me convaincre de ne pas faire ce voyage qui n’avait même pas de destination précise. Voyant qu’il n’y arriverait pas, il décida de me prêter ses démons pour me protéger pendant mon périple.

Il avait l’air de tellement y tenir que je n’ai pas eu le cœur de refuser, même si je ne voyais pas du tout en quoi je pourrais avoir besoin d’une quelconque protection, surtout venant de démons. Et puis, je me suis dit que sérieux comme il était, il ne devait pas en avoir beaucoup des démons! Et bien je me suis trompée!

C’est ainsi que je me retrouvais à voyager avec toute une petite tribu de bestioles cornues, invisibles la plupart du temps, mais bien présentes quand il s’agissait de manger, de ronfler ou de faire des bêtises. Ces satanées créatures, loin de me faciliter le voyage, ont plusieurs fois failli m’obliger à y mettre un terme!

Tout a commencé dès l’instant du départ. J’avais prévu de voyager à pied, mais voilà que le démon fainéantise, non seulement refusait de marcher, mais encore me promettait mille tracas si on ne prenait pas le train. Il fallu bien des kilomètres de rails avant que j’arrive à le convaincre de retourner voir l’humain qui lui était attribué: mon budget ne pouvait supporter de voyager ainsi, et surtout il perdait toute saveur dans ces boites de conserve!

Quand j’arrivais dans une ville inconnue, ce fut la pagaille la plus complète. Le démon confort se battait avec le démon drogue: le premier voulait qu’on trouve un hôtel, le second qu’on trouve un endroit pour faire la fête. Moi, je voulais juste sortir de cette ville, trouver une forêt ou une prairie où planter la tente et dormir jusqu’au lever du soleil. Mais cela dura jusqu’à ce que le soleil réapparaisse. Quand ils furent enfin épuisés, je pus les convaincre de dormir dans un parc, en attendant d’être assez reposés de cette nuit mouvementée pour s’en aller. Quelle mauvaise idée! Ne connaissant pas la ville, je me retrouvais dans un parc où les enfants n’allaient pas et où les dealers exerçaient leur métier. Le démon drogue jubilait! Il allait sans cesse glisser à l’oreille des vendeurs que j’avais besoin d’aide, et tous venaient m’offrir de petites quantités des produits qu’ils vendaient, si bien qu’à la fin de la journée je disposais de plusieurs kilos de drogues diverses dont je n’avais que faire. Là dessus, le démon argent s’est pris à rêver et voulait tout aller vendre pour financer le voyage!

Vous imaginez bien que les arguments moraux n’ont absolument aucun poids sur des démons; par contre eux savent se montrer particulièrement convaincant pour assouvir leurs caprices. Il me fallu ruser. Je feignis d’accepter de vendre les drogues, mais prétendis vouloir d’abord les cacher au fond de mon sac. Je me rendis aux toilettes et jetais le tout dans la cuvette. En sortant, je fis comme si de rien n’était et arrivais ainsi à berner le démon drogue, du moins jusqu’à la ville suivante où il se mit très en colère quand il me demanda de sortir sa récolte pour la revendre et partager les bénéfices avec son comparse, le démon argent, qui envisageait déjà de m’emmener dans un casino pour jouer le tout à la roulette. Je n’étais parti que depuis deux jours et déjà mon voyage était un enfer.

Les plus bruyants des démons s’étaient déjà exprimés, mais je commençais à craindre ceux qui n’avaient encore rien dit et qui semblaient bien plus intelligents.

Je réussi à décider tout le monde à marcher vers l’ouest et à attendre de voir ce qui se présenterait.

Il se passa bien du temps avant qu’une montagne se présente. Quand j’arrivais au pied, je regardais monter le petit sentier qui serpentait jusqu’au sommet. Il me semblait infini, et j’étais fatiguée rien qu’à regarder le dénivelé de la pente qu’il me fallait emprunter. « A quoi bon?, me dis-je soudain, je ne sais même pas ce qu’il y a derrière! »

Je m’assis sur un rocher et me mis à pleurer autant que je pouvais. J’étais incapable de gravir cette montagne! Et puis, ça ne servait à rien de la gravir! Qu’aurais-je de plus? A bien y réfléchir, je trouverais bien un téléphérique qui me monterait là haut!

Je passais plusieurs heures ainsi à me lamenter, puis soudain je croisais du regard le petit sourire en coin d’un petit démon auquel je n’avais pas fait attention. Je compris soudain que c’était le démon impuissance.

Je me ressaisis puis entrais dans une colère noire. Mais enfin! Quelle aide m’avait donc apporté mon ami? Il ne pouvait pas les envoyer lui-même en vacances, ses démons? J’allais me laisser déborder par la rage quand je me rendis compte que le démon colère rigolait bien dans son coin.

Je regardai le sommet de la montagne et m’engageai d’un pas ferme sur le sentier. La troupe, invisible aux autres et chahuteuse, suivit.

Plus je montais, plus les démons étaient silencieux. Bien sûr c’était difficile et fatigant, mais les entendre grogner et pester était si drôle qu’il me poussait des ailes! Au fur et à mesure que progressais l’ascension, certains même disparurent: fainéantise et confort furent les premiers partis, argent démissionna le premier soir, quand, à mi-chemin du sommet, des paysans m’offrir de m’héberger gratuitement, m’invitant même à partager leur repas. Drogue, lui était content, car mes hôtes arrosèrent généreusement le repas de vin, puis m’offrir un génépi en digestif. Je le voyais du coin de l’œil qui trépignait, et il explosa littéralement de joie quand je sortis après le repas fumer un peu d’herbe pour me détendre de cette rude journée, et de celle qui précédait. Quand j’eus fini de fumer mon joint, il me pressa d’en rouler un autre, insistant mielleusement. Il insinua qu’on pouvait voler la bouteille de génépi au vieux, et peut-être même faire macérer ce qu’il me restait d’herbe dedans. Je l’écoutais à peine, j’étais fatiguée et je voulais seulement dormir: aussi allais-je me coucher en le laissant à ses insinuations douteuses. Au petit déjeuner, le démon drogue était parti.

Vous comprendrez aisément que je me sentais plus légère avec quatre sales bêtes de moins autour de moi! J’arrivais donc au sommet pour jouir du spectacle du coucher du soleil sur une chaine de montagnes enneigées. Bien sûr, j’avais froid malgré mon équipement, mais la vue était si splendide que je restais là, immobile, à contempler l’immensité du monde. Impuissance en profita pour me glisser à l’oreille que je n’étais qu’un grain de sable négligeable dans cette immensité, je lui répondis que je m’en fichais bien tant qu’il n’était pas négligeable pour moi de m’émerveiller devant tant de magnificence. Impuissance disparu instantanément.

Je dormi dans un refuge d’altitude: une simple cabane en pierre sans commodité aucune mais à l’abri du vent. Je souris en pensant à confort qui aurait hurlé s’il avait tenu jusque là, avant de m’endormir.

Je marchais ainsi de longues semaines. De temps en temps, se saisissant de mes pensées, envie et jalousie essayaient de me pousser à voler ceci ou à mentir à celle là, mais j’étais si satisfaite de mon sort que je ne voyais pas quel intérêt j’aurais eu à les écouter et elles finirent par partir.

J’arrivais enfin face à la mer. Vite, je me mis en quête d’un bateau prêt au départ. Je me fichais un peu de la destination précise, je voulais seulement aller de l’autre côté de la mer. Je trouvais finalement un chalutier qui partait le lendemain et qui acceptait de m’embarquer.

Je m’offris une chambre dans une auberge avant la grande traversée. Après le repas, je fus prise d’une nostalgie de mon village. Je pensais à ma famille, à mes amis, et me dis que je risquais de ne pas les revoir avant longtemps. A supposer que je les revois un jour. Pour me distraire, j’essayais d’imaginer ce qui pouvait m’attendre de l’autre côté de la mer. Mais les images qui me vinrent me firent peur, comme s’il ne pouvait y avoir que des dangers devant moi. Mon ventre et ma gorge se serrèrent. Je commençais sérieusement à envisager de faire demi-tour: au moins, ce chemin là, je le connaissais! Au fond de moi, l’envie d’embarquer sur un bateau hurlait de toutes ses forces, mais autre chose criait plus fort. Devant mon lit se tenait un petit démon à l’air rassurant. Il ne faisait jamais beaucoup de bruit, si bien qu’on l’oubliait vite, mais il était bien là, à me regarder de ses yeux tristes et de son regard protecteur. Celui-là n’avait jamais dit son nom et avait même parfois été de bon conseil, mais maintenant je comprenais: il était le démon peur.

Je ne réussis pas vraiment à dormir, cette nuit là, mais le lendemain aux aurores, j’étais sur le quai, et au moment où je posais le pied sur le bateau, le dernier démon qu’on m’avait confié disparu à son tour.

Après ça, j’ai fait un long voyage dans un pays qui n’est pas tout à fait sur terre, et où je vis toujours. Un pays merveilleux, doux et plein de surprises; et surtout un pays où il n’y a pas de démons casse-pieds pour vous compliquer la vie. A bien y repenser, ce voyage avec les démons de mon ami m’ont au moins appris pourquoi il était toujours si triste, si inquiet et si peu aventureux. Je suis sûre que s’il arrive à s’en débarrasser, il finira par me rejoindre!

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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