Princesse Kaskouille

Le Prince du Royaume de Grg s’ennuyait ferme. Son royaume était petit, il ne s’y passait pas grand-chose, et d’ailleurs il n’était pas tout à fait le sien. C’était, comme le nom l’indique, le Royaume du Roi son père et ce dernier, un peu vieux jeu, ne le lui cèderait que lorsqu’il serait marié.

« C’est ainsi depuis la nuit des temps, se plaisait à répéter le royal patriarche. Le Prince conquiert une Princesse à coups de glaive dans la panse des dragons et à la force des bras pour gravir les donjons. Ensuite il l’épouse, et alors seulement il peut vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants dans un Royaume qui est à lui. Puisque tu t’ennuies tant, fils, ajoutait-il souvent, dépité de voir son fils perdre sa belle jeunesse devant un écran, part donc à la conquête d’une Princesse, ça te fera un peu d’action ! »

Le Prince consultait régulièrement le profil des Princesses disponibles en haut d’un quelconque donjon ; mais aucune ne lui donnait envie d’aller se mesurer à un dragon ou à quelque monstre cracheur de feu que ce soit.

Il passait pourtant des heures à naviguer sur des sites spécialisés, sans succès. Pourtant, un jour, ce qui devait arriver arriva. Il s’ennuyait plus encore qu’à l’accoutumée quand une fenêtre apparu sur son écran. Une princesse comme toutes les autres, mince, longs cheveux dorés, yeux verts, teint de lait et lèvres de framboise apparue en haut à droite d’une fenêtre où figuraient les mots :

« Salut ! T’es qui ?

–         Salut, répondit-il machinalement. Prince du Royaume de Grg.

–         Cool! Si je te disais que mes dragons sont en ce moment en panne de carburant et que mon donjon n’est pas bien haut, tu viendrais me chercher ? En plus, on est presque voisins 😉 »

Une lueur s’alluma dans le regard du Prince. Dans tous les cas, un jour où l’autre, il lui faudrait bien livrer bataille. Si c’était possible de le faire contre des bestioles un peu moins véhémentes, il n’avait rien contre. Il tapa :

«  Ils sont vraiment en panne ?

–         Oh ! répondit la Princesse. Ils crachouillent bien quelques flammes, mais rien de bien impressionnant !

–         Et le donjon est si bas que ça ?

–         Quelques mètres à peine !

–         T’as des photos ?

–         Tu n’as pas de chance, mon appareil est en panne… »

Le Prince réfléchit quelques minutes. Qu’avait-il à perdre ? Après tout, c’était peut-être bien la chance et la Princesse de sa vie ! Elle demandait :

«Toujours là ?

–  S’cuse…Téléphone…Et où est-il ce donjon ?

–         Au milieu des marécages au nord du Royaume de Grg.

–         Ok. Alors prépare-toi ! 😉 »

Quand, deux jours plus tard, le Prince s’apprêtait à prendre la route du nord, le Roi, fier et ému, vint faire ses dernières recommandations à son fils. A l’instant où celui-ci allait éperonner, il lui glissa un flacon dans la main :

« Des pastilles à la menthe, fils. Tu en auras besoin ! »

Une larme attendrie coula sur une joue royale alors que le Prince s’éloignait dans un nuage de poussière, pauvre cavalier solitaire.

Il chevaucha plusieurs jours, mangeant bien et dormant bien dans des gargotes de luxe. Il demandait régulièrement sa route, et plus il avançait, plus les regards que lui portaient les manants qui lui montraient le chemin l’inquiétaient.

« Fatche ! lui dit-un jour un grand-père. Un Royaume ne vaut pas une Princesse ! Réfléchis, fils ! Epouse donc une paysanne et ne t’embête donc pas à affronter les dragons ! »

Le Prince ne doutait plus que la Princesse lui avait menti au sujet des dragons. Ils devaient éructer des flammes d’un kilomètre de long, et il était peu probable qu’il arrive au donjon sans y laisser au minimum ses sourcils. Mais il se trompait. Il était loin d’imaginer l’hydre qu’il devrait affronter.

Un soir, il aborda enfin le marécage. Le soleil se couchait dans un florilège de rouges sombres et de violet. Les marais exhalaient une odeur de putréfaction.  Les grenouilles coassaient, et les crapauds crapaudaient. Quelques chauves-souris voletaient et quelques chouettes hululaient  pour bien signifier l’atmosphère inquiétante du lieu. Le Prince frissonnait. Il ne pourrait jamais dormir dans un endroit pareil, alors vaille que vaille : autant se lancer à l’assaut du donjon qu’il apercevait à l’horizon !

Quoique lugubre, le marécage était calme. Il croisa quelques dragons enroués qui ne le regardèrent même pas. Il en entendit quelques autres se plaindre de la conjoncture actuelle sur les marchés du carburant, certains parlaient même d’inventer de nouveau système d’alimentation pour leur fournaise interne, mais aucun ne s’intéressa à lui.

Il arriva bientôt au pied du donjon, tout surpris d’y être déjà, et avec tous ses sourcils. La Princesse ne lui avait pas menti, le donjon ne faisait que quelques mètres de haut. La porte était grande ouverte, il n’avait même pas besoin de l’escalader. Arrivé devant l’unique porte de la tour massive, qui ne pouvait être que la chambre de sa Princesse, il se souvint des conseils de son père et se fourra une pastille à la menthe dans la bouche.

Il poussa la porte.

« Et bien tout de même ! s’écria la princesse. Deux jours que je t’attends, tu aurais pu te presser ! Et puis qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? Tu aurais pu faire un effort ! Je ne sais pas, moi, au minimum une cravate aurait été la bienvenue ! »

Elle s’approcha de lui.

« Pouah ! Tu sens le marécage ! Tu aurais pu prévoir un peu de parfum! »

Le Prince restait là, pantelant et bouche bée.

« Et bien ? Dis quelque chose, à la fin ! Ou alors tu as mauvaise haleine, en plus ?

–         Euh…Non…bafouilla-t-il. Je m’attendais à …enfin…un accueil un peu plus…chaleureux !

–         Et bien on voit que ça n’est pas toi qui viens de passer dix ans dans cette piaule lugubre à attendre patiemment que quelqu’un me porte pour sortir ! Impossible de mettre un pied dehors sans salir le bas de ma robe ! Bon. Je te préviens tout de suite, je veux un mariage grandiose ! Robe de couturier, six cents invités au bas mot, les mets les plus fins et les meilleurs vins. Ensuite, nous aurons chacun notre chambre : je ne supporte absolument pas les ronflements ! Avec un nez pareil, ça doit tenir de l’oliphant, chez toi! Nous aurons deux enfants, pas plus, un garçon et une fille, trois ans d’écart entre les deux. J’espère que tu as assez de serviteurs pour s’occuper de tout! Et que les liquidités du Royaume sauront me parer dignement! Ha oui: ma mère vient s’installer avec nous, elle ne supporte plus mon père, je la comprends bien, c’est un ronfleur invétéré ! Tu me feras le plaisir de te raser de plus près, désormais. Et si tu es du genre à être porté sur la bouteille, ce qui ne m’étonnerait pas à te regarder, oublie ! Les samedis soirs à aller fricoter dans les bas fonds avec tes abrutis de copains, c’est fini ! Maintenant, tes samedis soirs, tu les passeras avec ma mère et moi. On regardera Patrick Sébastien ! On adore cette émission !»

Alors que la Princesse énumérait les détails de son avenir proche, le Prince eut une vision d’horreur. Il se voyait chauve et ventripotent sur un canapé, un chat miteux sur les genoux et des charentaises usées jusqu’à la corde aux pieds, alors qu’une mégère vieillissante hurlait depuis la cuisine :

« J’ai fait des épinards avec des choux de Bruxelles ! Et cette fois pas d’histoire, tu me finis ton assiette, le docteur a dit que tu devais manger des légumes ! Mets la deux, ça va commencer ! »

Il se retourna prestement, ferma la porte derrière lui et la coinça avec une grosse pierre qui traînait là, redescendit le donjon si vite que par trois fois il trébucha, monta en selle et s’en fut avant même d’avoir passé les étriers, si vite qu’il ne vit même pas les dragons qui avançaient en masse vers le donjon en brandissant des pancartes « Carburant pour tous ! », tandis qu’un autre groupe de reptiles resté en retrait ingurgitaient des litres d’huile de friture.

Le Prince ne rentra pas dans son Royaume. Il n’imaginait que trop bien la réaction de son père et pire, celle de sa mère qui fut évidemment princesse en son temps. Il écuma les tavernes, contant son aventure à ses rencontres de comptoir qui rirent beaucoup. Finalement, il devint troubadour. C’est ainsi que j’ai su cette histoire. Je l’ai croisé, l’autre soir au comptoir qui amusait la galerie de ses chants paillards et de ses contes grivois.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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