Adolphe Electrique

Adolphe Electrique était un mage spécialisé dans l’étude des concepts hydro-magnétiques. Toute la journée et souvent une bonne partie de la nuit, il avait les pieds dans l’eau, et la tête entre deux énormes électro-aimants. Il prétendait que l’activation neuronale ainsi réalisée lui permettrait de développer son intelligence, mais aussi son imagination et que les deux réunis lui permettraient bientôt d’accéder à une nouvelle forme de connaissance.

Les autres mages murmuraient au réfectoire que l’imagination, de base, ne lui manquait guère, mais ils émettaient de sérieux doutes quand à son intelligence: tout le monde savait, après tout, que la connaissance n’avait pas mille formes. Il n’y avait qu’un seul moyen d’y accéder: apprendre, se farcir la tête de bouquins et des concepts qu’ils contenaient, éventuellement faire quelques recherches en laboratoire, un point c’est tout.

Adolphe Electrique se fichait bien des murmures moqueurs de ses pairs. Il connaissait suffisamment bien les mages pour appréhender leur étroitesse d’esprit pour tout ce qui touchait à la nouveauté. Tous se contentaient de mener leur quête de la pierre philosophale, ce qui n’allait d’ailleurs pas sans quelques inconvénients olfactifs. Au fil des siècles, en effet, ils avaient essayer de brûler, vaporiser, réduire en miette, bouillir, évaporer, écraser, mélanger toutes les substances et matières nauséabondes que la terre porte, selon la croyance établie qu’il n’y a d’efficace que ce qui sent mauvais.

Quelques marginaux, comme notre comparse, c’étaient lancés dans des recherches différentes avec plus ou moins de succès. On se souvenait parfois avec reconnaissance de Clémentine Souricelle qui avait découvert la formule du yaourt, de Félicien Massepain qui avait démontré la combustibilité du corps humain – un titre honorifique avait été attribué au tas de cendre qu’il était devenu – ou de Grégoire Courtepatte, inventeur de la machine à battre les tapis. Mais, dans l’ensemble, les mages étaient d’accord pour ne pas reconnaître ces inventions comme de la magie pure. Même si tous appréciaient le yaourt.

Adolphe, donc, chaque matin, lâchait ses hippopotames dans la roue géante qui servait à produire l’électricité qui alimentait ses électro-aimants, remplissait la piscine en plastique dans laquelle il plongeait ses pieds et attendait qu’il se passe quelque chose. C’était ainsi depuis des années, et tout le monde s’attendait à ce qu’il finisse pas s’électrocuter ou par être piétiné par ses hippopotames.

Voir les deux. Dans une certaine mesure, ces derniers n’avaient pas tout à fait tord.

Un jour qu’il vaquait à son habituelle marotte, sans raison particulière apparente, les hippopotames s’emballèrent. Si d’ordinaire ce sont des animaux placides et lents, ils réagirent soudain comme s’ils étaient poursuivis par un troupeau de crocodiles affamés montés sur des pattes de guépards géants. Ils semblèrent s’engager dans un championnat mondial d’athlétisme réservés aux sportifs sous amphétamines. Sous leur course, la roue s’emballa. Là où elle ne produisait un instant plus tôt que quelques millivolts, elle fournit d’un coup l’équivalent de trois réacteurs nucléaires.

Heureusement, les hippopotames tiennent rarement un rythme de marathoniens. Ils s’essoufflèrent vite et cessèrent leur course frénétique avant que la tête d’Adolphe n’explose sous la puissance magnétique de ses aimants.

Mais les quelques secondes pendant lesquelles l’énergie se décupla provoquèrent un certain désordre de fonctionnement dans son cerveau.

Vous savez sans doute que l’activité cérébrale est essentiellement une activité électrique. Les nerfs se comportent un peu comme des câbles électriques. Et bien imaginez que d’un coup, toute cette électricité qui circule soit aspirée et se retrouve à se promener dehors. C’est exactement ce qui se produisit dans le cerveau d’Adolphe et toute sa pensée se retrouva à flotter au dessus de sa tête, juste entre les deux électro-aimants.

C’est seulement quand il ôta sa tête de là qu’il ne put même pas le constater – puisque ses constats flottaient au milieu de ses pensées – qu’il ne se passait absolument plus rien dans sa tête. Il lui restait malgré tout ses réflexes et ses habitudes – il n’est guère besoin de penser pour appliquer des habitudes bien ancrées. Il sorti donc de la piscine, se sécha les pieds et remis ses chaussures. Il resta un moment debout sans bouger, et quand son estomac commença à se serrer, il se dirigea d’un pas tranquille vers le réfectoire. Il dîna au milieu de ses confrères. En tant que mage marginal, il n’était pas vraiment celui dont on recherchait la compagnie. On sollicitait rarement son avis, on ne plaisantait pas avec lui, on ne s’inquiétait jamais de sa santé ou de l’avancée de ses recherches que tous trouvaient absolument indigne d’intérêt; bref, on ne lui parlait quasiment jamais. Sauf pour lui demander de passer le sel, mais cela ne requiert pas non plus de penser. Aussi personne ne s’aperçut du changement intervenu dans le cerveau d’Adolphe. Après diner, il but son infusion de camomille habituelle, enfila son pyjama et son bonnet de nuit et resta tranquillement assis sur son lit. Enfin, à la même heure que chaque soir, il s’allongea et dormi. Les rêves nécessitant une certaine énergie électrique, il n’en fit pas. Du moins ses rêves se déroulèrent-ils quelques étages plus bas, entre les deux électro-aimants.

Ce n’est que le lendemain matin qu’il put réintégrer ses pensées. Quand il glissa sa tête là où elles se trouvaient, il fut percuté par toute l’activité cérébrale qu’il avait eu depuis la veille et pensa en plus dans le même temps que ça n’était ni pratique ni confortable d’ingurgiter ses propres réflexions d’une façon aussi brutale.

Ce jour là il n’alla pas déjeuner. Il craignait maintenant de s’éloigner de la partie la plus essentielle de lui-même. Il fallait qu’il trouve une solution pour remettre tout ça à l’endroit où c’était censé se trouver! Il ne pouvait tout de même pas passer sa vie là, les pieds dans la piscine et la tête dans ses pensées! Tout bien réfléchi, c’est ce qu’il faisait depuis plus de trente ans, et il ne s’en portait pas si mal. Mais, il entrevoyait un aspect pratique à la chose: n’importe quel autre mage pouvait venir glisser la tête là et accéder ainsi à ce que tout son cerveau avait contenu. Certes, son intimité s’en trouverait réduite, mais après tout on ne pouvait pas vraiment parler d’intimité dans la vie des mages. Par contre il pourrait enfin démontrer à ses pairs qu’il avait mener à bien ses recherches: on pouvait désormais accéder à la connaissance autrement que par les livres et les recherches pratiques!

Restait à savoir comment il allait pouvoir expliquer tout cela à ses confrères. S’il quittait son laboratoire, il ne pourrait rien expliquer du tout, et s’il attendait ici, il risquait fort de mourir de faim, voir de se décomposer franchement avant que quiconque ne commence à songer qu’il y avait un moment qu’on ne l’avait pas vu au réfectoire.

La solution paraissait simple. Il écrivit sur sa robe: « Mes recherches ont abouti! Suivez moi au labo pour vérification » et se dirigea vers la cantine. Bel optimisme de sa part! Il passa tout le repas sous les quolibets, de « Alors Adolphe? T’es devenu muet? » à «Il ne sait plus quoi inventer l’original! » Avec entre les deux quelques mots comme couillon, andouille et d’autres encore qu’on ne peut pas écrire. Bien sûr, il mangea imperturbablement. Et le lendemain matin, quand il réintégra ses pensées, il entra dans une rage noir en constatant la réaction infantile et franchement méchante de ses collègues.

La situation était désespérée. Il lui fallait trouver une solution pour inverser le processus sans avoir à quitter l’endroit où il se trouvait pour bricoler sa machine.

Son salut vint, plusieurs mois plus tard, de ceux qui avaient causé l’expulsion de sa pensée: des hippopotames. Décidément imprévisibles, un matin les grosses bestioles entrèrent dans la roue dans le mauvais sens. Comme Adolphe ne les dirigeait vers leur poste de travail que par réflexes, il ne s’en rendit compte que quelques mètres plus loin et ne put intervenir. Et par commodité narrative, ce jour là encore ils furent piqués d’une frénésie aussi énergique que brève. La roue tournant à l’envers créa un champ magnétique inversé qui propulsa toute la pensée d’Adolphe dans sa boite crânienne. Par chance, ses idées et ses souvenirs ne se mélangèrent pas trop lors du processus, si ce n’est qu’il cru se souvenir qu’il était un parachutiste avisé alors qu’il en avait seulement eu l’idée. Fort heureusement, il ne lui prit jamais l’envie de s’essayer à ce qu’il pensait être une ancienne habitude.

Les jours qui suivirent furent mouvementés, pour Adolphe. Il commença par distribuer des paires de claques à tous les indélicats mages qui l’avaient moqués, puis il leur exposa le fruit de ses recherches, ce qui fit leur l’effet d’une seconde tournée de baffes.

Les mages auraient pu profiter de la découverte d’Adolphe Electricité pour apprendre tout ce que chacun savait. Mais les mages sont envieux et égoïstes. Après quelques essais, ceux qui purent découvrir à quel point certains de leurs collègues en savait plus qu’eux firent une réputation de machine démoniaque à la découverte d’Adolphe et plus personne ne l’utilisa. Ce qui n’est peut-être pas plus mal, car le monde aurait tout à craindre de mages aux cerveaux bien remplis.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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