Chroniques d’insomnie.

Ce que c’est qu’une insomnie : de vieilles images reviennent, d’anciennes amitiés s’en mêlent et voilà qu’une rancœur qu’on n’avait jamais vraiment vu, qu’on avait pas voulu regarder en face, retarde le moment où l’endormissement viendra. Voilà aussi qu’il faut sortir tout ça, le matérialiser, le figer pour plus que ça nous embête, plus que ça nous empêche encore une autre fois de dormir, parce que le mépris, quand il s’est posé quelque part, il ronge et il fait mal : on a du mal à l’ignorer.
C’est étrange d’écrire « anciennes amitiés », une amitié ça ne prend pas fin, normalement ou alors avec la mort. C’est qu’en fait je n’ai jamais tourné la page : c’est eux qui m’ont rayée de la liste des gens avec qui on reste en contact, dont on prend des nouvelles de temps en temps et même qu’on revoit à l’occasion qu’on se débrouille pour provoquer parce que ce qu’on a partagé ça compte, c’était pas rien, c’était humain.

Mais non, il a fallu que le mépris s’en mêle, ça aussi c’est humain. C’est qu’il est mal foutu l’humain, injuste et plein de vices, surtout quand il se prend pour un humaniste ou un grand, un grand quoi je sais pas.

Il faut dire que c’est vrai, on n’était pas pareil. Je suis naïve, moi, je croyais que des gens comme ceux là, ils s’en foutaient qu’on soit pas pareil. Ils ont passé des diplômes, et attention, des beaux ! Des qui ont des noms qui sonnent bien, qui sont classes, qui en jettent. Le genre de trucs que rien qu’à entendre l’intitulé on s’ébaubit dans les chaumières ; des trucs avec plein de lettres et de sciences humaines dedans ! Les trucs que j’aurais bien aimé faire, en fait, mais avant de les rencontrer, soit que je savais pas que ça existait, soit qu’au fond je me rendais bien compte que c’était pas ma place. C’est que ces beaux diplômes là, les sciences humaines m’ont bien expliquées après – parce que je n’y suis pas allée dans leurs belles écoles, mais attention ! J’ai quand même appris quelques trucs sur la route -, les sciences humaines m’ont expliquées que ces diplômes là, c’était surtout des enfants de gens qui ont aussi des beaux diplômes et des professions pas trop salissantes qui y vont : pas trop les gens comme moi, quoi. Les enfants de métallo et d’ouvriers, ça ferait pas très propre dans les statistiques, j’imagine. Et puis de nous même, on se met comme un plafond invisible, on n’ose pas entrer, on pourrait salir.  Et puis il y a aussi que eux c’était des mâles et moi une femelle, et que chez les humains, les mâles découvrent la liberté plus tôt, alors à l’âge d’aller dans des belles écoles, les conneries du début de la liberté, ils les ont déjà faites, tandis que moi, femelle, je serais sortie du couvent que ça aurait été pareil, alors l’école à ce moment là, c’était pas la priorité, non : le priorité c’était la vie, simplement. Et après, ben c’est resté comme ça.

A cette époque là, qu’ils allaient dans leurs belles écoles, ça leur arrivait souvent de venir chez moi. Faut dire que la porte était toujours ouverte, et si j’étais couchée quand du monde s’amenait, je me relevais. Y’avait toujours à grailler, et aussi à boire : des litres de thé que je faisais tous les jours. Y’en a des fois qui venaient et qui repartaient quelques jours plus tard, moi ça me faisait plaisir, c’est qu’ils étaient bien chez moi. Alors ils venaient comme ça, manger un bout ou boire un coup, chialer d’un chagrin du cœur, ou parce qu’ils étaient tout défoncés et qu’ils savaient plus trop où aller ou que d’un coup une question compliquée leur rongeait la tête et on essayait de trouver la réponse ensemble. Ils me racontaient les trucs de leurs belles écoles, moi j’étais contente, j’apprenais des choses comme ça. Je les aimais beaucoup.

 Et puis tout a changé : ils ont eu leurs beaux diplômes qui en jettent et qui font gagner des sous, et ils se sont mis à voyager. Ils ont vécu chacun de leur côté, au bout du monde, y’en a qui se sont mariés, qui ont eu des enfants. Mais tout ça je l’ai su un peu par hasard, parce qu’ils ne me l’ont jamais dit. Les gens du bout du monde devait être plus intéressants parce qu’à partir de ce moment là j’ai plus jamais eu de message, même pas pour répondre aux miens. Faut les comprendre, dans leur bout du monde ils voyaient des tas de choses, de quoi faire des tas de photos à montrer un peu à tout le monde, parce que vous savez ce que c’est maintenant, hein, on peut même voir les photos des inconnus ; mais moi qui voyageais au pays, avec juste mon pouce et pas grand-chose sur le dos, mes photos étaient pas assez exotiques. Les auvergnats sont pas tout noir, les bretons sont pas bridés, et les provençaux parlent la même langue ou presque, alors ça n’a pas grand intérêt pour les grands voyageurs.

Pourtant, entre temps, j’en ai appris des trucs de sciences humaines, de lettres, d’histoire et de tout un tas de choses bien plaisantes à savoir. De là bas, de leur bout du monde, ils ont des fois l’air de tout avoir compris et de tout savoir de ce qu’il y a ici et pourtant je pourrais leur en apprendre, de ce village abandonné, au fond d’un trou, où un immense cerisier se laisse grimper tout seul sous le regard d’une statut de Pan qui trône encore là sans qu’on sache bien pourquoi, toute usée qu’elle est par les pluies des siècles. Et puis d’ici, ils ne connaissent pas les égouts de l’humanité locale, vu qu’ils préfèrent ceux, plus exotiques, qui sont plus loin, mais je pourrais leur en dire de nos égouts à nous, parce que souvent j’y descends et je vois bien comment ça se passe et de qui vit là et pourquoi. Et dans leurs pays lointains où ils vivent ou voyagent, le connaissent-ils, ce petit hameau d’un haut plateau, où on se retrouve coincés par la neige, parfois, et où on découvre comme ça le sorcier du village que personne n’oserait le regarder de travers, et d’autres coutumes bien compliquées à comprendre parce que ce sont celles du hameau et pas de la ville dans la vallée, et qu’il faut bien être coincé là par le mauvais temps pour commencer à y voir un peu plus clair, entre deux ravitaillements par les hélicoptères ? Non, ils ne le connaissent pas parce que celui d’une autre montagne bien plus lointaine est forcément beaucoup mieux puisqu’il est plus loin.

J’ai quand même un peu honte pour eux, avec tout ce qu’ils ont pu me déverser dans les oreilles sur la curiosité et l’humanisme, que d’un coup ils m’oublient comme ça parce que la vie ça m’a pas semblé être un truc qu’on achetait avec les sous d’un beau diplôme qui en jette, que le dépaysement c’était pas une question de billet d’avion, que j’ai jamais voulu me déguiser pour des sous ou de la gloire ou je sais pas trop quoi d’autre. J’ai un peu honte pour eux parce qu’en me méprisant d’ignorance comme ils font, c’est un morceau d’eux qu’ils ont méprisés, et que moi j’ai pas toujours eu le frigo plein et j’ai pris des belles gamelles, mais j’ai jamais renié personne, et que malgré leurs beaux diplômes et leurs beaux discours, ils ne sont que des humains tordus comme les autres, avec pas que du beau dedans. Dix ans après, ça m’empêche encore de dormir, ce reniement, mais cette fois ci, je vais mettre un point, me rendormir et ne plus y revenir.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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