L’Autre Pareil

C’était le début du printemps, et les dernières pluies denses et froides m’avaient gelée jusqu’aux os. Je cherchais un troquet digne de ce nom où poser les fesses et me réchauffer le gosier avec mon traditionnel café-cognac du vendredi.
Je déambulais dans les rues à la recherche de cet endroit accueillant, dédaignant ces cafés modernes qui se font nommer « lounge » avec siège en skaï blanc, tables en verre, musique d’ascenseur et en-cas hors de prix. J’évitais aussi les nombreux PMU. D’habitude je les aime bien, mais ce jour-là je n’étais pas d’humeur à écouter Roger couvrir d’éloge la tolérance zéro pour ces p’tits cons qui font rien qu’à embêter les braves gens. J’allais me résoudre à aller avaler ma gnôle du fond de mon canapé quand j’aperçus un rade avenant. Juste en face de mon ancien lycée ! Il n’existait pas à l’époque, ça j’en étais sûre.
Il était à l’angle d’une avenue et d’une petite rue qui menait au canal. L’épitaphe verte sur fond orange annonçait : « L’Autre Pareil, café philo ». Ca avait l’air sympa. Et puis, un café philo dans cette ville ouvrière en voie d’embourgeoisement, ça pouvait être intéressant.
Je poussai la porte. Derrière, il y avait quelques tables dépareillées, une petite bibliothèque et un long comptoir. Pas de client. Derrière le comptoir, il y avait un gars qui avait une tête à être le patron, somme toute assez insignifiant, en tout cas, pas le genre de type sur lequel on se retourne dans la rue. Les cheveux noirs grisonnants, les yeux noirs, vêtu en noir. Un peu vieux pour être un ado « gothique ». Mais en matière de syndrome de Peter Pan, je suis mal placée pour la ramener. Quelqu’un qui reste ado a quelque chose que je respecte. Même si je préfère ceux qui restent enfant. Il était souriant, mais d’un sourire commerçant.
Je saluai, m’assis au comptoir, et commandai mon cognac.
Passées les considérations météorologiques d’usage, le patron se mit à me parler du respect, de la tolérance, de l’éducation. Je commençais à me dire qu’il n’y avait pas grande différence entre café philo et PMU. Puis il paya sa tournée, parla encore d’engagement  ;  je remis la mienne et nous passâmes à la communication.
De cognac en concept, la tête commençais à me tourner ; et ma langue à s’emballer. Qu’est-ce que vous voulez. Je suis comme ça : j’aime bien parler. La nuit tombait, la bouteille aussi. Quand vint une heure avancée, le gars commença à me parler de pétition, s’emballant dans un discours anti-sécuritaire. C’était dans l’air du temps, et j’avoue que j’étais assez furax du contenu des mails toujours plus alarmants que je recevais chaque jour. Quand il sentit qu’il me tenait bien par mes convictions profondes, il me sortit la dite pétition, un stylo tout neuf, me tendit le tout et sans réfléchir, je signai.
Grave erreur ! A peine eu-je apposé mon autographe que le rideau de fer de la porte tombait et deux autres types apparurent d’on ne sait où derrière moi. Le premier était grand et costaud ; souriant – un sourire jaune pas très rassurant -, visiblement très content. Le second, hirsute, faisait penser à un vieux pirate de film de série B. Les deux m’attrapèrent par les bras, le patron me fit avaler une fiole au contenu amer avant que j’ai eu le temps de réagir ; et je perdis connaissance.
Quand je m’éveillai, allez savoir combien de temps plus tard, j’avais les pieds entravés, la gorge dans un collier d’acier large de trois centimètres et épais comme un pouce, j’avais une rame devant moi ; et je compris au coup de fouet que je reçus qu’on m’avait amenée là pour ramer.

Histoire de ne pas prendre un nouveau coup – certes pas très fort mais quand même pas agréable – je me saisis de la rame et ramais le plus vite possible.
« Calme toi, tiote !, me dit le grand gaillard assis juste derrière moi. Vas-y tranquille, de toutes façons tout le monde s’en fout de comment tu rames. Rame, c’est tout. »
Bon, me dis-je. Tout ça n’a pas trop de sens. On est au vingt-et-unième siècle, l’esclavage est aboli depuis longtemps. J’ai bu beaucoup de cognac. Je me suis endormie. C’est un rêve. Après tout, je suis la spécialiste des rêves étranges, non ? Le coup de fouet ? C’est des conneries de se pincer : si on peut éprouver du plaisir physique dans un rêve, je ne vois pas pourquoi on ne ressentirait pas aussi de la douleur ! Je vais donc ramer tranquillement, et puis je vais finir par me réveiller.
J’observais autour de moi. C’est une habitude que j’ai, d’être attentive aux rêves. On était dans une espèce de drakkar couvert – pas moyen de voir le ciel –  tout en bois, pas très long et pas très large non plus. Il y avait sept autres rameurs, on était quatre de chaque côté. Tous n’étaient pas entravés et tous étaient très différents les uns des autres. Personne ne parlait, sauf un type, un des deux plus âgés, qui répétait en boucle « C’est n’importe quoi, ça ! ».
Devant nous, il y avait le type en noir du troquet, toujours avec son petit sourire en coin, courbé sur un tambour avec lequel il nous donnait le rythme. Du moins, avec lequel il essayait de donner le rythme. Un rythme, normalement, ça fait « bam boum bam boum bam boum ». Mais lui faisait quelque chose comme « bam bam boom bam bam boum boum boum bam boum ». Allez ramer là dessus ! Mais il avait l’air content de lui.
Au bout d’un moment, j’en eu marre de ce bruit plus dérangeant qu’utile et je lui fis remarquer qu’aucun être normalement constitué ne pourrait ramer sur une telle arythmie. Il me demanda si je voulais passer par dessus bord. Ma foi, pourquoi pas. Je ne serais pas moins à l’aise dans l’eau que là où j’étais !
« Plaisante pas, tiote ! Tu remplaces un gars qui l’ouvrait trop et qui est effectivement passé à la planche ! » me glissa le gaillard aux oreilles.

On rama comme ça pendant des heures. Je dus me résoudre à l’évidence : aucun rêve ne dure aussi longtemps et ne donne de telles courbatures dans les bras ! Soudain, le type en noir en eu marre de jouer du tambour et décida qu’on pouvait arrêter de ramer. On libéra ceux qui étaient entravés, on nous servi une soupe grasse et tiède, et le type en noir disparut par une porte derrière lui. Je m’adressai au groupe :
« Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? On est où là ?
– A bord de l’Autre Pareil, me répondit l’un
– On rame. Parfois pendant une semaine. Et puis on reste à quai pendant une nouvelle semaine, mais on n’a pas le droit de débarquer, ajouta l’autre.
– Le tout, c’est de ne pas protester, appris-je du suivant ;
– Ok. Mais : pourquoi est-on là ? A quoi ça sert ? On va où ?
– Ca ne sert à rien, on va nulle part et en plus on tourne en rond. C’est n’importe quoi tout ça !
– Alors pourquoi personne ne se révolte ? »
J’avais du dire une connerie, parce que tout le monde me regardait avec des yeux de merlan frit, la bouche ouverte.
« Vous aussi, vous avez signé une pétition dans un troquet ? demandais-je
– Ha non ! Il y en a qui ont gagné une croisière, et d’autres qui sont volontaires.
– Volontaires ? Mais qui peut-être volontaire à une pareille ineptie ?
– Ben moi, répondirent en cœur les deux plus petits du groupe. L’un m’expliqua piteusement : la soupe est gratuite.
– La soupe populaire aussi, elle est gratuite, pestai-je ! Et y’a pas besoin de ramer pour en avoir ! »

En plus d’être contrainte de ramer, j’étais entourée d’une bande d’empaffés résignés. Je n’allais sans doute pas réussir à me sortir de là seule. S’ils étaient résignés, peut-être fallait-il simplement les secouer un peu. Et puis celui qui répétait que « c’est n’importe quoi » n’avait pas l’air si résigné que ça.

J’étais passablement fatiguée, mais il faut avouer qu’en pareille circonstance, on n’a guère envie de dormir. Chacun s’allongea au pied de son banc. Certains se mirent vite à ronfler. Histoire de n’être vue de personne – la présence de volontaires ne me rassurait pas –  je rampai jusqu’au moins résigné des rameurs. Il avait l’air d’avoir vécu, le bonhomme ! Il avait maintes cicatrices, des tatouages sur les avant-bras, une casquette de marin qu’il avait l’air de vouloir garder même pour dormir. En fait, il avait vraiment l’air d’un marin.
« On peut parler ? lui chuchotai-je
– Ouais.
– T’as pas répondu, tout à l’heure. Comment es-tu arrivé là ?
– J’ai vu une annonce qui disait qu’ils cherchaient un capitaine de navire. J’suis un capitaine, mais j’avais pus d’navire depuis un p’tit moment. J’suis v’nu voir le bateau, on m’a poussé d’dans, et voilà !
– Ca fait longtemps que ça dure, cette histoire ?
– Un mois. Regardez : j’ai compté les jours, là ! »
Il me montra, sous son banc, des entailles faites dans le bois.
« Mais, ajouta-t-il, vu qu’ils nous ont confisqué nos montres, on n’est pas bien sûr du temps qui passe.
– Tout à l’heure, tu as dit qu’on tournait en rond. Pourquoi ?
– Avant de m’pousser dans l’bateau, on m’a fait faire le tour. J’ai eu l’temps d’voir que le gouvernail est fixé et tordu. Et pis, j’comprends pas : y’a un moteur sur c’rafiot ! C’est n’importe quoi !
– Et c’est qui, ces gens qui nous ont mis là ? Le type en noir au tambour ? Le grand costaud ? L’hirsute ?
– Des cons.
– Ca j’avais remarqué…
– J’sais pas. Ils ont pas dit la même chose à tout l’monde. Ch’crois qu’ils font des expériences. Mais je saurais pas en dire plus. Vous savez, ch’crois qu’on peut s’en aller. Mais ‘faut être malin. Faudrait attendre que plus personne soit entravé. Pis après, faire un trou dans la coque. C’est pas une double coque, ça va être facile. Si l’bateau coule, les rats quitteront l’navire et nous, on aura qu’à les suivre. Y’a qu’un problème.
– Lequel ?
– J’ai pas d’couteau. Ni d’trucs pointus pour faire un trou.
– On va bien trouver quelque chose. Et même s’il faut faire le trou avec les dents, je veux bien le faire comme ça !
– En attendant, allez donc vous coucher. Demain, ‘faudra ‘core ramer. »

Je lui souhaitait bonne nuit et suivis son conseil. Mais une fois allongée, je n’avais vraiment pas envie de dormir. Alors, comme ça, machinalement, je grattais la coque sous le banc, avec les ongles.

Les semaines passèrent, puis les mois. A supposer que nos calendriers gravés fussent justes, ce dont nous doutions au vu de la relative longueur des journées. L’un des rameurs avait réussi à s’enfuir, sans qu’aucun de nous ne puisse comprendre comment. Un matin, il n’était plus là. Le lendemain, il fut remplacé par une jeune dame.
Le soir, nous discutions de tout et de rien. Je continuais à rester méfiante à l’égard des volontaires ; à l’inverse, je m’étais rapprochée du grand gaillard qui conservait le sens de l’humour malgré les circonstances, de la jeune dame qui avait le même genre de foutu caractère que moi ; et du marin qui avait une incroyable propension à dire la vérité. Ce type était incroyable. Quand il envisageait que quelque chose pouvait arriver : paf ! Dans les heures qui suivaient, ça se produisait. Mais ce qui surprenait le plus chez lui, c’était sa gentillesse. Il était incapable de dire ou de penser des choses méchantes. Il parlait simplement, mais avec une infinie douceur. C’était sans doute un ange, voilà  ma conclusion. Peu rassurante d’ailleurs car je commençais à douter du fait que nous soyons toujours vivants.

Chaque soir, je grattais un peu plus la coque. Ca n’avançait pas vite, à peine de quelques fibres de bois chaque jour. Ce que j’ignorais alors, c’est que notre ange de bord avait tenu le même discours aux deux autres. Et chaque soir, chacun creusait son petit trou.

Un jour comme tous les autres où nous ramions, l’impensable se produisit. Peut-être sous la pression de l’eau, peut-être sous le coup de la magie de celui qui disait toujours la vérité, les quatre trous percèrent d’un coup. Oh, ça ne fut pas des geysers, mais l’eau s’infiltrait indéniablement et monta vite jusqu’à ce que nous ayons les fesses dans l’eau.
Le type en noir, absorbé par son rythme free jazz au tambour, mis un moment à s’en apercevoir. Quand il en prit conscience, il se figea. Nous nous attendions à ce qu’il s’enfuie, ou hurle ; mais non : il resta pétrifié. Au bout d’un petit moment de cet arrêt sur image, je me levai, pris le trousseau de clefs accroché à sa ceinture : il ne bougea pas d’un poil.

Alors nous nous dirigeâmes vers la porte, l’ouvrîmes et sortîmes le plus tranquillement du monde. Les volontaires restèrent à leurs postes. Dehors, il faisait nuit. Heureusement car nous aurions été éblouis. Mais cela signifiait que nos calendriers étaient complètement faux.
Nous grimpâmes sur le pont, et constatâmes que le bateau se trouvait dans un bassin. Une espèce de grande piscine au milieu des champs. Nous nageâmes jusqu’au bord. Le bassin n’était pas très profond et le bateau ne s’y enfonça que d’un mètre trente à peine.
« C’est vraiment n’importe quoi ! » souffla l’un de nous.

Nous n’avons eu aucun mal à partir. Ce fut plus difficile de retrouver une vie normale. Sept mois s’étaient écoulés – nous en avions comptés quatre. Et aucun de nous ne trouva jamais d’explication à ce qui était advenu.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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