Comme si de rien n’était

Je ne sais plus trop comment ça a commencé. Ça a du me venir petit à petit, sournoisement, comme souvent dans ces affaires-là. Je me souviens que c’était la fête. Une fête enfumée. Enfin, eux faisaient la fête. Moi j’étais là, dans un coin, à observer, comme d’habitude. Il y avait du bruit, des héros et des putes. Enfin, je dis des héros et des putes, mais c’était surtout des galonnés et des femmes couchées, mais gratuites. L’alcool coulait à flot. La cocaïne s’étirait sur des miroirs posés à plat. Je regardais tout ça depuis un fauteuil, dans l’ombre, un verre de lait chaud à la main. Il y en a même eu un ou deux pour me proposer de la cocaïne. J’ai secoué la tête avec mépris. Une jeune femme vulgaire et un officier alcoolisé se sont étalés sur moi : dans leur précipitation à se jeter dans un coin sombre, ils ne m’avaient pas vu. Ça les à fait rire. Pas moi. Je me suis brûlé avec le lait chaud. Ma canne est tombée par terre, ça a été toute une gymnastique pour la ramasser. Et que ça riait de tous les côtés ! C’est peut-être bien là que j’ai eu l’idée. Parce que les rires et la musique, à force, ça m’a tourné la tête. Ça dégénérait salement. Des femmes traversaient la salle en courant moitié nues, poursuivies par des soldats éructant. On entendait des gémissements dans les coins, des ahanements dans les placards. Oui, je crois bien que c’est là que tout s’est décidé. Ça ne pouvait plus durer. Les jours passaient, les fêtes se poursuivaient, et moi je m’organisais, récupérant de-ci de-là ce dont j’avais besoin, discrètement. Ça n’a pas été facile, entendez bien ! Mais quoi ! Il faut ce qu’il faut comme on dit. Et puis, quand tout a été enfin prêt, je l’ai fait. Ça a été un beau bazar ! Si vous aviez pu voir ! Des morceaux de dentelle, d’uniformes et de chair qui se mélangeaient dans les décombres fumants ! Des corps qui courraient en flamme ! Des hurlements de toutes parts ! C’était magnifique ! Mais le bonheur ne dure jamais. Ça a vite été déblayé. Ils sont allés faire la fête ailleurs. Comme si de rien n’était. Et moi je croupis là, en attendant la charogne. Comme si de rien n’était. Je suis sûr qu’au fond, maintenant, ils jouissent moins tranquilles. En attendant la charogne, ça me fait passer le temps d’y penser, à leur comme si de rien n’était. En souriant.

Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :