L’Arbre à Savants

Certains disaient que c’était un arbre à savants ; la réalité était qu’il abritait sur ses branches la pire espèce de crétins, ceux qui sont suffisamment instruits pour se faire passer pour des savants. Il faut dire qu’au pied de l’arbre résidait une tribu de va-nu-pieds impressionnables par n’importe quelle énumération de mots de plus de trois syllabes, quand bien même mis bout à bout ces mots ne signifiaient rien.Quand, depuis la plus haute branche, le plus crétin de tous énonçait :« La métaphorisation sous-jacente à l’épicurie des traditions modernes est la cause de l’articulation douloureusement fragile entre la boulangerie et la cosmogonie. », tous les va-nu-pieds s’extasiaient, bouches bées et yeux ronds.

Cela n’aurait pas eu d’influence notable si les crétins des basses branches n’avaient pas trouvé comment tirer parti de la situation. En effet, ils s’étaient autoproclamés interprètes des prophéties du plus haut perché, et l’on devine aisément la suite.« La métaphorisation sous-jacente à l’épicurie des traditions modernes est la cause de l’articulation douloureusement fragile entre la boulangerie et la cosmogonie » devenait après une interprétation de ceux des branches intermédiaires : « Afin de garder un équilibre dans l’univers, le ciel réclame une offrande en pain des habitants de la Terre à ceux de l’arbre ». Puis, ceux des branches inférieures interprétaient à leur tour de telle manière à ne laisser aucun mot de plus de trois syllabes : « Donnez-nous du pain ou vous mourrez tous ».Et puisque c’était ceux de l’arbre à savants qui le disaient, les villageois s’exécutaient.

C’est ainsi que ceux de l’arbre énumérèrent quelques dogmes fondamentaux. Celui du haut professa : « L’enseignement théorique de la vocabularisation émergente engorge décemment les encéphales féconds des hominidés métallographiques », « La tentation démoniaque de faire tendre vers le néant tout arboricole kinésithérapique est indubitablement une digression indigestement indélicate » et « L’insoumission aux théories hautement développées de l’arboriculture nietzschéennes engendre à n’en point douter une érotématique dissolue. » ; et ceux du bas traduisirent respectivement par: « L’école est dangereuse donc interdite », « Couper les arbres fait apparaitre des démons. » , et il naquit deux écoles parmi les habitants des sous branches, chacune donnant une interprétation différente à la dernière sentence – les deux furent retransmise aux va-nu-pieds – « Celui qui se pose des question sur ce que disent ceux de l’arbre sera dissout » et « Celui qui dira le contraire de ce qu’on dit bandera mou ».

Et la tribu de va-nu-pieds accepta ces préceptes, les appliqua des siècles durant, ne s’en trouvait pas particulièrement heureuse, mais l’était tout au moins à ne pas avoir à se poser de question.

Évidemment, il fallait bien qu’un jour, pour la nécessité narrative de ce récit, arrive un grain de sable contradicteur dans toute cette belle organisation. Il prit la forme d’un petit garçon turbulent. Dès qu’il fut en âge de marcher, il explora aussi loin que ses jambes le lui permirent les alentours du village et de l’arbre à savants. Il démontait tout – la hutte de ses parents, les fleurs du printemps et même les grenouilles – pour voir comment c’était fait dedans. Dès qu’il su parler, il ne dit rien qui ne fut une question. Ses parents étaient très inquiets, s’imaginant le voir se dissoudre ou devenir impuissant, ils ne savaient plus quoi faire de ce garnement. Ceux de l’arbre aussi, voyaient ce petit d’homme d’un mauvais œil. Voilà des siècles qu’ils faisaient tout pour que nul ne pose de question, ça n’était pas pour qu’un avorton vienne contredire leurs enseignements !

Mais ils n’eurent pas à s’inquiéter longtemps, car l’enfant, poussé par sa curiosité, décida pour le plus grand soulagement de tous, d’aller parcourir le monde. Ceux de l’arbre, qui avait déclaré longtemps auparavant que « L’arborescence sacralisée essaime ses racines languissantes jusqu’à l’ethnocentricité achevée » qui fut traduit par « L’arbre est le centre du monde et quand on va trop loin on tombe dans le vide », furent rassurés. Ils avaient fini par croire eux même à ce qu’ils énonçaient, aussi était-il certains que le jeune homme disparaitrait de la surface plane du monde.

Évidemment, puisqu’on n’a jamais vu d’univers plat *, celui-ci manquait autant d’originalité que tous les autres et était sphérique. Le jeune homme pu donc en faire le tour, et quel tour ! Il rencontra partout des pays où des savants professaient depuis une hauteur à des va-nu-pieds qui prenaient leurs dires pour argent comptant. Certains étaient sur une colline, d’autres sur une pyramide – il nota d’ailleurs une récurrence de la forme pyramidale pour héberger les « savants » -, d’autres encore étaient installés sur d’inconfortables échelles, les plus imaginatifs construisaient (faisaient construire) des minarets ou des clochers ; mais partout, il y avait ceux d’en haut qui employaient des mots compliqués, ceux d’entre les deux qui traduisaient et ceux de tout en bas qui appliquaient sans vraiment chercher à comprendre.

Le petit garçon devenu homme commençait à se dire qu’il devait réellement être une erreur de la nature à se poser tant de question quand, dans une zone désertique, il aperçu de loin un gros bâtiment pas pyramidal du tout. Il avait plutôt une forme ronde. Il s’en approcha. Les immenses portes étaient ouvertes. Il appela, mais visiblement personne n’était venu là depuis longtemps. Dans la pièce principale, il y avait un immense tas de cendres ou apparaissait des morceaux de cartons et de papier à demi carbonisés où on pouvait encore voir des alignements de signes étranges.Il avança plus loin. Dans l’immense et unique couloir en spirale s’alignaient sur toute la hauteur et sur toute la longueur des étagères vides. Ses pas résonnaient alors qu’il avançait. Il arriva au bout du couloir où se trouvait une petite porte fermée. Il essaya de pousser la poignée, mais elle était sans doute verrouillée. Le bois était vieux et s’effritait quelque peu. Il mit un violent coup de pied : la porte se rompit et il rampa jusqu’à la grande pièce qu’elle cachait.

Sur une table en son centre, il y avait deux drôles d’objets. Un petit et un très gros. Il les toucha, les ouvrit, essaya de comprendre. Le plus petit était tout en carton. Sur chaque morceau de carton, tous reliés entre eux par la tranche, il y avait un dessin, un gros signe étrange et un alignement de plusieurs signes dont le même que le premier, souligné.Le deuxième objet ressemblait au premier, mais seule la couverture était en carton, l’intérieur était en papier et couvert de milliers de signes alignés.Il comprit soudain : le premier devait servir à apprendre les signes.

Il sortit du bâtiment avec ses deux trouvailles sous le bras. Il se réfugia dans une caverne et passa de longs moments à décrypter puis à apprendre les signes. Enfin, quand il eut compris et assimilé chacun d’eux, il se pencha sur le plus gros. C’était un livre qui donnait le sens de chaque mot, un dictionnaire.Il lui fut impossible de l’apprendre par cœur, mais il regarda et appris le sens des mots qu’employaient les savants de chez lui. Et évidemment compris que leur charabia ne voulait rien dire.

Il ne tarda pas à retourner dans sa tribu, il apprit à lire à tous ses membres qui finirent par abattre l’arbre pour forcer les faux-savants à en descendre. Chaque membre de la tribu partit de par le monde afin d’apprendre à tous cet enseignement, et partout on rasa clochers et minarets, pyramides et échelles. Des arbres coupés **, on fit du papier ; du papier de nouveaux dictionnaires afin que plus personne ne se laisse berner par l’emploi douteux de mots de plus de trois syllabes.

* NdT A part le Disque Monde.

** Que le lecteur se rassure, les villageois replantèrent des forêts entières pour compenser la mort de ces arbres qui étaient de toutes façons malades d’avoir abrité si longtemps une telle vermine.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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