Chroniques du Bois sans Sou – La Réunion

(suite de Chroniques du Bois sans Sou – La Génèse)

Quelques murailles étaient restées de l’ancienne place forte, au centre du Bois sans Sou. La nature y avait bon gré mal gré repris ses droits, des mares s’étaient formées et des figuiers inaccessibles aux humains avaient poussés. Les bipèdes géants n’avaient jamais eu connaissance de la partie souterraine de la place forte, et de nombreuses salles subsistaient, quoique envahies par les racines de figuiers. C’est là que se tint la grande réunion du petit peuple. On avait convié l’ensemble des lucioles et vers luisants du bois afin d’éclairer les lieux, et on avait du agrandir l’un des accès à la vieille citadelle afin que les représentants des sangliers et des chevreuils puissent y entrer. Il n’y avait guère de distinction, en ces lieux, entre les différents habitants de la nature, et une trêve avait été décrétée, pour l’occasion, entre lièvres et renards. Une fois tout le monde à l’intérieur, on avait rebouché le trou avec de la terre meuble et des fougères afin d’en dissimuler l’entrée aux yeux d’éventuels humains qui passeraient par là.

Une immense table ovale était installée au centre de la plus vaste salle, afin d’accueillir un représentant de chaque espèce de créature et de chaque pays. Lutins, fées, ondins, lepprechauns, pixies, gnomes, trolls, djinns… Il en venait du monde entier et tous devaient pouvoir s’exprimer. Le petit peuple ne connaît pas le système de vote. Le ou la chef d’une tribu est simplement celui ou celle qui est le plus à même de l’être de par ses dispositions naturelles à prendre des décisions adéquates et de part son charisme, et il en va de même pour chaque fonction. S’il arrivait que deux individus montrent des capacités égales à régir la tribu, le plus jeune, suivi de celles et ceux qui le souhaitaient, allaient en fonder une un peu plus loin sans qu’il soit besoin de batailler. Peu de nouvelles colonies avaient été fondées, ces derniers siècles car les territoires vivables s’étaient restreints. Quoique les créatures vivent normalement plusieurs siècles – et se reproduisent peu, en conséquence -, la destruction par le feu de beaucoup de leurs habitats avaient considérablement restreint la population, et les peuples des champs avaient vu radicalement baisser leur espérance de vie du fait de l’épandage de chimies humaines.

Autour de la table, des créatures du monde entier, dont certains avaient du se résoudre à vivre dans les caves, les greniers et les égouts des villes, discutaient fermement des mesures à prendre. Les ondins de la Méditerranée voulaient couler tous les tankers, mais les sirènes de l’Atlantique objectèrent depuis les baignoire dans lesquelles on les avait transportées que cela rendraient les mers et océans plus invivables encore. Les lutins de la Ruhr suggérèrent de pousser à l’effondrement des anciennes mines afin de détruire les habitats humains comme ils avaient détruits ceux du petit peuple, mais ceux de Glasgow firent remarquer que les anciennes mines étaient précisément leurs habitats actuels. Les lepprechauns souhaitaient détruire le matériel agricole mondial, mais les nains des mines de fer objectèrent que les humains ne feraient qu’en fabriquer plus encore avec tout l’impact que cela aurait sur leur activité. Le lutin du Bois sans Sou souleva l’idée de s’allier avec les humains qui étaient fâchés avec leurs pairs, et un incommensurable brouhaha suivi les quelques secondes de silence qui avaient suivi sa proposition. Le plus âgé des représentants s’acharna quelques minutes à cogner son maillet sur la table pour obtenir le silence, ce qui prit de longues minutes. Quand ce fut fait, le Teju Jagua d’Amazonie prit la parole. Il expliqua que chez lui, il existait des humains qui n’avaient jamais cessé de vivre en harmonie avec leur habitat et les différents peuples qui l’occupaient, et ceux-là commençaient à s’organiser pour défendre la forêt dans son ensemble. Un lutin kanak appuya en signalant qu’il en allait de même chez lui, et le lutin du Bois sans Sou signala qu’il vivait en lisière du dit bois une tribu d’humains qui semblait fâchée avec ses semblables, et qu’il pourrait être intéressant de convier leur représentant à la réunion. Après tout, qui connaissait mieux les humains qu’un humain? Ceux-là saurait peut-être comment procéder pour rendre la raison à ce peuple destructeur.

Il y eut de nouveau un brouhaha qui dura près d’une heure, et l’animateur du débat fini par avoir des crampes à force de donner des coups de marteau sur la table. Quand le silence se fit, un vieil elfe fit remarquer qu’il serait difficile de convier quelqu’un qui ne pouvait ni les voir, ni les entendre. En effet, on ne peut pas voir ce en quoi on ne croit pas. Les humains de ce siècle avaient systématiquement mis sur le compte d’hallucination chacune des apparitions du petit peuple et croyaient plus volontiers à des créatures venues de l’espace qu’à ceux qui vivaient dans les mêmes murs qu’eux. Il ajouta qu’il soupçonnait le lutin du Bois sans Sou, comme tous les lutins d’ailleurs, de garder une tendresse déraisonnable pour ces maudites créatures géantes.

Le lutin acquiesça, puis expliqua calmement qu’il s’était lié d’amitié avec l’un des chiens du campement auquel il faisait référence et avait ainsi pu approcher les humains sans que le canidé se lance à ses trousses. Il avait ainsi découvert que l’un de ces individus, une femelle, disposait derrière sa cabane des pommes, des coupelles de lait et de la bière à destination du petit peuple, comme cela se faisait jadis, et que celle-là au moins serait apte à les voir, donc à assister à leur réunion.

Le silence se fit.

C’était une lourde décision à prendre. Dans cette partie du monde, petit peuple et humains n’avaient pas collaborés depuis plusieurs siècles. Révéler la présence de la plus ancienne forteresse encore existante, c’était prendre le risque de voir les humains la détruire. On ajourna donc la réunion jusqu’au lendemain afin que chacun puisse consulter sa tribu. Une nouvelle cession commencerait à l’aube.

(à suivre)

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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